Le thème du revenu de base universel (Universal Basic IncomeUBI) revient avec une fréquence croissante dans le débat public, porté en grande partie par le déploiement des systèmes d’intelligence artificielle générative depuis la fin de l’année 2022.

Certains grands noms de la Silicon Valley affichent, de longue date, leur soutien à cette proposition de réforme sociale. On peut notamment citer Mark Zuckerberg lors de son allocution à l’Université Harvard en 2017 [1], ou Chris Hughes, cofondateur de Facebook, qui avait exposé ses thèses lors d’une conférence organisée par le Mouvement Français pour un Revenu de Base (MFRB) la même année [2].

Il ne s’agit pas de nier cette proximité de façade. En revanche, l’examen des déclarations récentes et des propositions programmatiques des dirigeants de la tech révèle un éloignement conceptuel, voire une divergence radicale, avec les fondements théoriques du revenu de base universel. Il apparaît essentiel que l’analyse médiatique et académique francophone dépasse le simple relai de ces opérations de communication pour en examiner la cohérence structurelle.

Pour mémoire, le revenu de base universel (RBU) repose sur trois piliers juridiques et économiques indissociables : il est individuel (versé à chaque personne et non au ménage), inconditionnel (octroyé sans contrepartie de travail, de formation ou de comportement) et universel (attribué à l’ensemble de la population, sans condition de ressources). Cette conceptualisation minimale fait consensus au sein de la communauté scientifique depuis son adoption en 1986 par le Basic Income Earth Network (BIEN) [3], sous l’impulsion notamment du philosophe et économiste Philippe Van Parijs. Le cadre de réflexion du MFRB s’inscrit rigoureusement dans cette tradition philosophique [4].

Toute proposition dérogeant à l’un de ces critères ne peut être qualifiée de revenu de base universel, indépendamment de la stratégie sémantique employée par ses promoteurs. À l’aune de cette grille de lecture, les projets récents de Sam Altman, Elon Musk et Dario Amodei méritent une déconstruction critique.

Sam Altman (OpenAI) : de la monnaie aux actifs numériques spéculatifs

Pendant plusieurs années, Sam Altman s’est positionné comme l’un des promoteurs les plus influents du RBU, le présentant comme la réponse macroéconomique incontournable aux destructions d’emplois induites par l’automatisation cognitive. Afin de documenter cette hypothèse, il a financé l’une des plus importantes études longitudinales sur les transferts monétaires inconditionnels via le laboratoire indépendant OpenResearch [5]. Cette expérimentation, dotée d’un budget de 60 millions de dollars (dont 14 millions issus des fonds personnels d’Altman), a consisté à verser 1 000 dollars par mois pendant trois ans à un échantillon de 1 000 personnes à bas revenus, parallèlement à un groupe témoin de 2 000 individus percevant 50 dollars mensuels.

Bien que les données finales de l’étude aient confirmé une amélioration significative du bien-être psychologique et du pouvoir d’achat des bénéficiaires, sans baisse notable de l’insertion professionnelle (les chercheurs ont observé une réduction d’environ 2 % du temps de travail, soit 1,3 heure par semaine) elles ont paradoxalement conduit Altman à opérer un virage doctrinal. Affirmant publiquement ne plus souscrire au RBU « autant qu’avant », il juge désormais le vecteur monétaire insuffisant face à la concentration du capital technologique. Il préconise une bascule vers un modèle de « propriété collective » des infrastructures computationnelles.

Pour opérationnaliser ce concept, Altman a formulé le projet de « richesse extrême universelle » (Universal Extreme Wealth) [6]. En lieu et place d’une allocation monétaire souveraine, l’État distribuerait à chaque citoyen une dotation de droits de calcul informatique, baptisée UB Compute, issue des grands modèles d’IA. Ces actifs numériques ou tokens pourraient être exploités pour des besoins personnels, donnés à des œuvres sociales ou négociés sur un marché secondaire.

Cette architecture s’écarte fondamentalement du RBU. D’une part, ces jetons de calcul ne constituent pas un revenu périodique et pérenne, mais s’apparentent à une dotation en nature ou à un capital d’amorçage. D’autre part, leur valeur réelle dépend entièrement des fluctuations d’un marché technologique privé, ce qui les assimile à un actif spéculatif volatil. Loin d’instituer un filet de sécurité économique stable et liquide, la proposition d’Altman transfère le risque de marché sur les individus en remplaçant la redistribution monétaire par une participation financière aléatoire.

Elon Musk (xAI) : le mirage du « revenu élevé universel » et l’évitement fiscal

La position d’Elon Musk a connu une inflexion sémantique révélatrice. En novembre 2016, lors d’un entretien accordé à la chaîne CNBC, il adoptait encore une posture de pragmatisme technologique :« Il y a de grandes chances que nous finissions par obtenir un revenu de base universel, ou quelque chose d’approchant, en raison de l’automatisation. Je ne vois pas quelle autre solution nous aurions. » [7] Il ajoutait alors que cette mesure libérerait du temps pour des activités plus complexes et enrichissantes.

Cependant, lors du sommet sur la sécurité de l’IA organisé au Royaume-Uni en novembre 2023, Musk a substitué à ce modèle la notion de « revenu élevé universel » (Universal High IncomeUHI) [8], rendu possible selon lui par un régime d’abondance absolue où la productivité de l’IA annulerait la rareté économique. Dans cette perspective utopique, le travail deviendrait strictement optionnel et l’économie se muerait en une vaste structure de loisirs. Ce glissement du concept de « base » vers celui d’« élevé » permet d’enjamber la question centrale des modalités de financement et de redistribution. En postulant que la croissance technologique résoudra d’elle-même les asymétries de répartition, Musk s’exonère de toute réflexion sur la fiscalité du capital ou sur la contribution des grandes fortunes.

Cette approche techno-optimiste fait l’objet d’une contestation politique vigoureuse, portée notamment par le sénateur américain Bernie Sanders [9]. Ce dernier souligne une contradiction structurelle entre les promesses d’abondance universelle de Musk et sa pratique de l’évitement fiscal. Sanders rappelle que la fortune des dirigeants de la tech s’est construite sur des infrastructures de recherche publiques, des subventions d’État et des contrats gouvernementaux, tout en bénéficiant de taux d’imposition réels dérisoires par rapport aux classes moyennes. Le refus systématique de Musk de souscrire à une fiscalité progressive ou à des prélèvements sur la détention de capital démontre la nature spécieuse de son UHI. Faute d’adossement à un système d’imposition redistributif [10] , son projet s’apparente à un outil discursif visant à légitimer la dérégulation totale du marché du travail et le démantèlement des services publics existants.

Dario Amodei (Anthropic) : entre alerte systémique et solutions de dernier recours

Au sein de cet écosystème, Dario Amodei, PDG d’Anthropic, a longtemps cultivé une position singulière, caractérisée par un diagnostic alarmiste combiné à des solutions économiques longtemps indéterminées. Dans son essai de 2024, Machines of Loving Grace, il prédisait que l’effondrement des coûts de calcul rendrait le système économique contemporain obsolète, évoquant de manière prospective un « large revenu de base universel » au sein d’une économie pilotée par l’IA [11].

Sur le court terme, Amodei s’est distingué par la sévérité de ses prévisions macroéconomiques. En mai 2025, dans un entretien avec Axios, il a averti que le chômage pourrait atteindre 10 à 20 % dans les cinq ans [12]. Pour autant, ses réponses initiales ont déçu les observateurs. Dans une déclaration au Time Magazine en juin 2024, il qualifiait de « dystopique » un scénario où l’État se bornerait à taxer une poignée d’oligarques de la tech pour redistribuer les richesses aux masses privées d’emploi, privilégiant abstraitement « un monde où chacun peut contribuer » [13].

Cette réticence a nourri la critique d’un « angle mort de la responsabilité » chez les dirigeants d’entreprises de pointe. Comment un opérateur dont la structure est valorisée à plusieurs centaines de milliards de dollars et qui développe les outils de cette obsolescence professionnelle peut-il s’en tenir à des vœux pieux ? Le choix d’Amodei et de ses cofondateurs de promettre le reversement à terme de 80 % de leur patrimoine à des fondations privées relève d’une logique de charité personnelle [14] qui ne saurait se substituer à une politique publique de protection sociale .

Le milieu d’année 2026 marque toutefois une inflexion pragmatique. En juin, Anthropic a annoncé le lancement d’un fonds de 350 millions de dollars, dont 200 millions alloués à l’ Economic Futures Research Fund [15], afin d’étudier scientifiquement les trajectoires de destruction d’emplois. Dans le cadre politique d’accompagnement (policy framework), Amodei réintègre explicitement le RBU, mais uniquement comme une mesure de dernier recours face à un scénario de crise systémique où le chômage atteindrait 25 %. Bien qu’il évoque désormais des mécanismes de taxation sectorielle ou d’ajustement des plus-values, cette ouverture demeure contingente. Comme le démontre le chercheur Jean-Christophe Bélisle-Pipon, l’intégration du RBU dans le discours des élites industrielles remplit une fonction de « violence symbolique » [16]. Il s’agit d’obtenir un « permis social d’innover » et de neutraliser la régulation publique en agitant la promesse d’un traitement social futur des dégâts économiques présents, sans consentir à une perte de contrôle sur l’orientation du progrès technique.

Conclusion : Repolitiser le revenu de base face à l’ultralibéralisme technocratique

Face à ces appropriations technocratiques, qui visent au mieux à rassurer l’opinion publique et les investisseurs, au pire à préserver une base de clientèle solvable nécessaire à la pérennité de leurs modèles économiques, il importe de restituer au revenu de base sa dimension originelle de projet politique d’émancipation. Aux États‑Unis, la proposition de loi American AI Sovereign Wealth Fund Act, défendue par Bernie Sanders, esquisse une alternative fondée sur la souveraineté populaire [17]. Ce projet prévoit qu’une participation publique obligatoire de 50 % du capital des entreprises d’IA de premier plan alimente un fonds souverain. L’argument philosophique sous‑jacent est rigoureux : les modèles d’IA n’émergent pas du néant, mais procèdent du prélèvement et du captage de notre intelligence collective (données textuelles, artistiques, scientifiques, codes informatiques ouverts). Les multinationales de la Silicon Valley ont privatisé ce commun sans consentement ni compensation.

Le fonds souverain proposé permettrait de socialiser les gains de productivité de l’automatisation pour verser des dividendes directs aux citoyens, tout en sanctuarisant le financement de la santé et de l’éducation. Cette approche rappelle une vérité théorique essentielle : le RBU n’a jamais été pensé par ses théoriciens progressistes comme le solde de tout compte de l’État-providence, mais comme son prolongement démocratique. Sa viabilité suppose une extension de l’assiette fiscale et une contribution accrue des hauts revenus et du capital, à l’exact opposé de la trajectoire d’optimisation fiscale historiquement suivie par les entreprises de la Silicon Valley implantées dans l’État du Delaware.

Pour éclairer ce débat, les rédactions et institutions francophones gagneraient à solliciter l’expertise de la recherche académique indépendante plutôt qu’à servir de caisse de résonance aux directions de la communication des géants de la tech. Les travaux d’économistes et de sociologues tels que Baptiste Mylondo [18], Laudine Grapperon [19], Télémaque Masson-Récipon, Ambre Fourrier [20] ou Eva Jacob fournissent des outils conceptuels indispensables pour dissiper les confusions sémantiques actuelles. De même, les analyses de l’économiste Axelle Arquié sur les dynamiques d’inégalités liées aux chocs technologiques rappellent l’urgence d’une régulation structurelle [21]. L’abondance technologique ne garantit en rien sa juste répartition. Le choix demeure éminemment politique : faire du revenu de base un outil d’émancipation universelle et inconditionnelle, ou abandonner la gestion de la protection sociale, et par extension, de pans entiers toujours plus vastes de notre organisation économique, aux arbitrages unilatéraux des dirigeants de la Silicon Valley.

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