Article publié initialement sur ce blog de médiapart.

L’histoire peut finir avec l’hiver nucléaire ou avec un Tchernobyl ou un Bhopal planétaires ; elle peut se poursuivre avec le renforcement continuel de la domination, sur les individus, des instruments de plus en plus puissant de domination de la nature ; ou avec le développement de forces de violence de plus en plus barbares à l’encontre de la masse des exclus, à l’intérieur et à l’extérieur du monde industrialisé. Si nous évitons cela, ce ne sera pas parce que l’histoire a un sens différent mais parce que nous aurons réussi à lui en donner un.”

André Gorz

Face à la crise on peut décider d’enlever le bandeau que l’on a sur les yeux, pour commencer à voir poindre les limites d’un système qui, non content de l’avoir engendrée, l’entretient. Le désastre écologique et la prégnance des intérêts économiques de quelques-uns sur le reste du vivant peut en effet expliquer la multiplication ces dernières années des risques de pandémie. Les animaux qui voient jour après jour leurs environnements naturels détruits développent certaines pathologies qui en mutant se transmettent à l’Homme. Si la société « moderne » devait permettre, grâce à des politiques d’assurance collective et de réduction de l’insécurité, de pallier ces différents risques sociaux, environnementaux et sanitaires. La destruction méthodique de ces systèmes de protection au nom d’une nécessaire rentabilité et d’une adaptation à des forces économiques érigées en lois naturelles ayant eu lieu ces quarante dernières années peut expliquer l’incapacité structurelle de nos sociétés à répondre (plus) sereinement à la pandémie en cours. Les attaques répétées et de plus en plus fortes contre le code du travail, la mise en concurrence généralisée des entreprises, des services publics, des individus, au nom d’une efficacité mesurée uniquement à l’aune d’une profitabilité marginale maximum pour les plus privilégiés, se fait algébriquement au détriment de la protection du plus grand nombre. Ainsi le président Macron, héritier d’une lignée d’artisans d’un néolibéralisme d’adaptation par le passage en force, du 49.3 à la matraque, semble se rendre compte de l’importance de l’hôpital public et de la recherche. Le Covid-19 semble sur ce plan faire mieux que des mois (voire des années) de mobilisation des soignant⋅es et universitaires contre les offensives politiques organisant le dépérissement de ces activités insuffisamment rentables ou efficientes et ne méritant pas ainsi d’investissements massifs. Nous pouvons supposer qu’une fois le plus dur de l’épidémie passée, lorsque les soignant⋅es auront payé pour certain⋅es de leurs vies dans la lutte contre le virus et que la communauté universitaire aura trouvé un traitement et un vaccin adéquat, les remerciements dans les yeux pixelisés du président de la république pèseront bien peu face aux attaques que subissent ces corps dédiés à l’intérêt collectif depuis des décennies.

Alors qu’au niveau mondial, nous sommes visiblement encore seulement au début de l’épidémie, que les morts se comptent par centaines chaque jour, certain⋅es militant⋅es et gouvernant⋅es commencent à réfléchir à des mesures d’urgence pour endiguer les conséquences économiques et sociales de la crise sanitaire. Ainsi, la question du revenu de base (ou revenu universel) est mise en avant par ses bases militantes, via notamment de nombreuses pétitions dans différents pays, comme une mesure « d’urgence » permettant de répondre à un certain nombre de problématiques engendrées par la crise. Certaines administrations envisageraient même ces mesures de cash transfer comme des moyens de limiter les impacts de la crise économique, notamment la baisse drastique de la demande de biens et services. Au-delà de l’opportunisme d’une telle démarche pour des personnes militant de longue date pour l’idée du revenu universel, ou pour des personnes opposées initialement à l’idée qui récupèrent celle-ci dans un sursaut populiste, il me semble que la demande d’instauration en urgence d’une mesure impliquant des changements structurels dans nos systèmes de protection sociale et dans l’organisation même de nos sociétés représente un risque majeur. En effet, pour certains critiques du revenu universel, celui-ci pourrait être une forme de « roue de secours du capitalisme », dans un sens où il pourrait servir d’argument pour détruire un système où la protection sociale est fondée sur la base d’un rapport de force entre syndicats de travailleurs et patronat. Le système assurantiel de réduction des risques sociaux constitue un projet collectif où un compromis est trouvé entre les forces politiques en présence pour répondre aux besoins productifs d’une économie. Le revenu universel comme versement monétaire de l’État vers les individus remettrait en cause la cogestion qui est au cœur de notre système de protection sociale. Plus que cela, il peut sembler plausible – au vu de la logique politique de ces dernières années – qu’au nom d’un impératif de rigueur budgétaire doublé d’une injonction à la liberté individuelle, que le revenu de base soit institué comme un filet de sécurité unique accordé aux individus au détriment des autres services publics (minima sociaux, santé, éducation gratuite, recherche publique, transports, service public de l’insertion, etc). Le revenu de base pourrait ainsi constituer le point d’orgue d’une utopie néolibérale où l’individu productif est quitte vis-à-vis de la société dès lors qu’il a reçu son revenu. Il ne s’agit plus ainsi de participer en conscience à un effort collectif censé bénéficier au mieux vivre de toutes et tous, mais de tenter de maximiser sa fonction d’utilité individuelle. Même si les propositions portées par les différents collectifs suscités se défendent de porter un tel projet, le fait de revendiquer la mise en place « urgente » d’une telle mesure présente un risque majeur. La récupération de l’idée utopique d’un revenu universel est un facteur à prendre en compte lorsque de telles propositions sont faites. La proposition d’instaurer un « revenu universel d’activité » du gouvernement français est la preuve d’une possible réappropriation sémantique au nom d’objectifs et de principes totalement contradictoires à ceux des militant⋅es. Demander la mise en place en urgence d’une mesure similaire permettrait ainsi, dans un contexte où la démocratie ne peut pas suivre son cours normal (parlement réduit, débats publics quasiment impossibles, mobilisations interdites pour cause de confinement) de l’adapter au mieux aux objectifs politiques des pouvoirs en place.

Les vertus supposées de l’instauration du revenu de base ont bien sûr fait l’objet de nombreuses recherches et d’argumentaires convaincants. Au-delà de la question de la simplification de notre système de protection sociale – qui ne me semble pas devoir être l’un des arguments principaux – l’éradication de la pauvreté, l’automaticité du versement, la possibilité d’avoir un pouvoir de négociation accru face à son employeur, une plus juste redistribution des richesses, etc., sont autant d’arguments valables qui rendent légitime le débat sur l’instauration d’un revenu universel dans une société où le système institué de protection sociale a été fragilisé (pour la France notamment). Il me semble cependant que toutes ces questions en soulèvent de nombreuses autres, et que bien d’autres encore peuvent émerger lorsque que l’on se penche en profondeur sur la question de l’instauration possible d’un revenu universel. Les réorganisations administratives, qui sont aussi humaines (n’oublions pas toutes les personnes qui travaillent pour mettre en place les politiques publiques actuelles que ce soit les minima sociaux ou les parcours d’insertion) sont par exemple très peu envisagées lorsque l’on pense le revenu universel comme une mesure technique, « choc de simplification de notre système de protection sociale ». Dans ces demandes de mise en place en urgence, la question du financement n’est également pas débattue. Il s’agit pourtant d’un choix de société majeur. Où prendre l’argent ? Ou comment le créer ? S’agit-il d’un mécanisme financé par un nouvel impôt ou une nouvelle taxe ? L’État travaillera-t-il à budget constant et faudrait-il ainsi imaginer un revenu de base minimal qui remplace d’autres services et aides sociales ? Créerons-nous ex-nihilo de la monnaie au niveau européen ? Verserons-nous ce revenu en monnaie locale pour l’ancrer dans une double dimension démocratique et écologique ? Nous le voyons, l’instauration d’une mesure telle qu’un revenu universel pose de très nombreuses questions qui ne pourraient être réglées qu’à travers un débat démocratique de fond et donc nécessairement long. Cela est d’autant plus vrai qu’en fonction des versions proposées, la mesure peut bouleverser radicalement notre organisation sociale. C’est parfois même l’objectif de certaines versions qui pensent le revenu universel comme un outil de transformation radicale de la société, pour sortir de l’exploitation, des dominations et construire une société décroissante, non capitaliste. Or on ne construit pas démocratiquement une alternative radicale dans l’urgence. Et il est peu probable qu’une idée, même pensée comme nécessairement bonne par ses partisan⋅es, une fois passée par la boite noire des politiques publiques d’urgences, ait la teneur attendue par les militant⋅es qui plaident en sa faveur depuis longtemps. Il s’agit de ne pas donner aux gouvernant·es plus de pouvoir qu’ils ne s’accordent déjà pour jouer aux apprentis sorciers avec des idées que l’on souhaite voir advenir ardemment.

Il semblerait alors plus logique de profiter – dans la mesure des capacités de chacun⋅e – de la situation d’exception pour, dans un premier temps, affirmer l’importance des services publics et ainsi inverser la tendance à leur destruction. Faire pression pour assurer une réelle protection aux personnes précaires particulièrement exposées en ce moment de crise. S’assurer que les personnels exposés, qui peuvent donc aujourd’hui être logiquement considérés comme étant les plus utiles au bon fonctionnement de nos sociétés, se voient assurés – au-delà des remerciements télévisés des ministres – des améliorations substantielles et permanentes de leurs conditions de travail et de leur rémunération. Une alternative ne peut être souhaitable et désirable que si elle est démocratiquement décidée et instaurée dans les intérêts d’un peuple souverain et non pour pallier dans l’urgence aux manques d’un système économique exsangue. Le revenu de base, s’il veut être envisagé comme une mesure de transformation radicale de notre société, doit être réfléchi, débattu et intégré dans un idéal de société vers lequel il faudrait tendre. Plutôt que de multiplier les pétitions pour instaurer le revenu de base comme une mesure d’exception, il serait plus intéressant de travailler à la construction d’une réflexion étayée sur les intérêts et les risques d’une telle mesure. Ainsi de préparer la mobilisation de collectifs qui sont pour certains déjà constitués pour proposer une société différente, plus respectueuse des humains et de la nature. Il faudrait également se préparer à lutter, dès les vagues les plus dures passées, pour imposer des débats démocratiques entre citoyen⋅nes sur l’organisation de notre société. Sur notre organisation politique, le système économique, les multiples formes de dominations qui gangrènent nos sociétés. Car si tout le monde est exposé au virus, nous ne le sommes pas avec la même intensité. Les personnes migrantes, sans domicile fixe, travailleur⋅euses précaires, parmi lesquelles sont surreprésentées les femmes et personnes racisées cumulent les statuts de dominées et sont plus exposées que les autres. Il s’agit alors en plus de se battre pour se défendre collectivement, d’être la société qui se défend. De créer les conditions de la construction démocratique d’un destin commun. La démocratie réelle étant la seule condition pour que ces mondes possibles soient acceptables.

Il ne s’agit donc pas aujourd’hui pour nous citoyen⋅nes de proposer nos idées comme des mesures d’urgence, mais de réfléchir aux causes structurelles qui nous ont amenées ici et de construire les nouveaux possibles que la krisis – qui signifie « décision » en grec ancien – peut nous offrir. Cela prendra du temps. Cela devra prendre du temps ! C’est la condition même d’un changement profond de nos imaginaires, de nos pratiques, de notre manière de vivre ensemble (localement et mondialement), d’organiser nos démocraties. La krisis peut être un temps d’ouverture des possibles politiques aussi bien qu’un risque d’extension des pouvoirs des gouvernant⋅es et de réduction des libertés, au nom de la sécurité collective. Nous pourrions être capables d’organiser notre propre sécurité collective, le revenu de base comme revenu d’autonomie pourrait en faire partie, aussi bien que d’autres mesures. Cependant il ne faut pas faire d’une idée pertinente dans un certain contexte un dogme qui en ferait une mesure miracle dans toutes les situations, et laisser le champ démocratique ouvert afin d’explorer d’autres possibles.

CB.

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