Luc Gosselin est une figure engagée pour le revenu de base au Canada. Membre de longue date du Basic Income Earth Network (BIEN), cofondateur de plusieurs organisations dont Revenu de base Québec, la Coalition Canada basic income et l’Alliance Revenu de Base Régions Est (ARBRE), il se trouve depuis des années au cœur des débats sur cette réforme au Québec et au Canada. Grâce à un parcours de près de quarante ans en gestion, notamment dans les secteurs de la philanthropie et de la culture, Luc Gosselin consacre aujourd’hui une grande partie de son temps à promouvoir le revenu de base.

En amont de l’Agora du 20 juin prochain, il partage son regard de militant sur les leviers concrets pour faire avancer cette idée : mobilisations citoyennes, stratégies politiques et résistances…qui nous permettent de nourrir le débat en France !


1 – Au Québec et au Canada, qu’est-ce qui a vraiment fait bouger les lignes sur le revenu de base : les arguments, ou le rapport de force citoyen ?

Au Québec, ça a vraiment commencé dans les années 90, autour de la lutte à la pauvreté. C’était une époque extrêmement bouillonnante : la marche « du pain et des roses », la naissance du Collectif pour un Québec sans pauvreté, puis une loi sur la réduction de la pauvreté et de l’exclusion sociale, appuyée par 200 000 personnes. L’Assemblée nationale n’a pas pu l’ignorer : la loi a été votée à l’unanimité, avec des plans quinquennaux.

Au troisième plan, en 2017, on a créé un programme de revenu de base pour les personnes ayant des « contraintes sévères à l’emploi », (en situation de handicap physique ou mental). Aujourd’hui, nos revendications portent surtout sur l’élargissement : aux personnes avec des contraintes non permanentes, et plus largement à toute personne sans revenu suffisant.

Ce programme a trois caractéristiques intéressantes :

  • il est individuel, alors que l’aide sociale est familiale (ce qui piège notamment certaines femmes en couple) ;
  • il est cumulable avec des revenus de travail, sans pénaliser immédiatement ;
  • il est indexé au panier de consommation, donc au coût de la vie, à l’inflation.

Tout cela vient d’un mouvement citoyen très fort, mais il y a aussi eu un alignement politique : un chercheur, inspiré par Philippe Van Parijs, a été élu sous la bannière libérale, et le premier ministre lui a donné le mandat de créer un programme de revenu de base. Il y a donc eu une pression communautaire, en même temps qu’une volonté politique.

Dans le reste du Canada, c’est différent. Il y a eu l’expérience de Dauphin, au Manitoba, dans les années 70 : un revenu de base pour toute une communauté, avec groupe témoin, qui montre des résultats intéressants. Les seules personnes qui ont réduit leur travail, ce sont de jeunes hommes qui ont poursuivi leurs études et des mères monoparentales qui ont consacré plus de temps à leurs enfants. Mais le projet a été arrêté par un gouvernement conservateur.

Ensuite, le débat a surtout été porté par des groupes comme Basic Income Canada Network – un regroupement plutôt d’intellectuels et d’universitaires, pas un vrai mouvement citoyen. Le tournant citoyen est venu plus tard, notamment avec une coalition partie de l’Île‑du‑Prince‑Édouard, où toute la législature provinciale a adopté à l’unanimité un rapport recommandant un revenu de base. C’est une petite province, mais une vraie province : on pouvait y tester le fédéral‑provincial.

Là encore, deux militantes ont joué un rôle clé, en rassemblant économistes, ex‑hauts fonctionnaires et élus de plusieurs partis. Pendant un an et demi, ils se sont renvoyé la balle pour aboutir à un projet financièrement et techniquement faisable. Un économiste m’a dit que ce rapport était carrément inspirant. Et autour de ça s’est structuré un mouvement citoyen orienté action politique.

2 – Le revenu de base est souvent enfermé dans des discussions techniques. Comment l’avez-vous transformé en combat politique et populaire capable de mobiliser le plus grand nombre de citoyens ?

On sort du technique en partant de la dimension morale de la lutte contre la pauvreté. Le message de base, c’est : « Ce n’est pas de bon sens qu’un pays aussi riche ne puisse pas fournir un revenu de base à sa population. »
On insiste sur l’idée d’un socle sur lequel chacun peut construire sa vie.

Le côté philosophique est toujours là, mais on l’accompagne d’actions très concrètes. Par exemple, l’automne dernier, une délégation d’une dizaine de personnes de partout au pays est venue à Ottawa pour une journée complète de lobbying autour du projet de l’Île‑du‑Prince‑Édouard et du comité fédéral‑provincial. On a rencontré une vingtaine de politiciens (sénateurs et députés). C’est ça : passer de l’idée au face‑à‑face politique.

Un autre acteur important au Canada anglais, c’est UBI Works, lancé par un jeune entrepreneur. Il a injecté de l’argent, mobilisé des gens très à l’aise avec les réseaux sociaux, et construit une base de dizaines de milliers de personnes. Ils ont soutenu à la fois les intellectuels de Basic Income Canada Network et la Coalition, en apportant des outils de communication de masse.

Mais il y a une limite : au Québec, beaucoup de groupes de défense de droits (logement, aide sociale…etc.) sont favorables au revenu de base et le connaissent bien, mais n’ont pas le temps de faire sa promotion. La charge quotidienne est telle que ça ralentit énormément le développement du mouvement, et les financements de ces groupes ont tendance à diminuer ou à stagner. C’est un problème qui dépasse le Québec : tout l’Occident connaît ça.

3 – Avec des initiatives comme Revenu de base Québec ou la Coalition Canada basic income, vous avez fédéré des acteurs variés. Comment construire des alliances efficaces, sans perdre le sens ou la radicalité du revenu de base ?

Honnêtement, je crois que c’est presque impossible, et que ce n’est pas forcément dramatique. On risque d’y consacrer beaucoup d’énergie pour finalement diminuer l’efficacité de nos actions.

On a tenté une alliance avec un mouvement écologiste il y a trois ans. Il y a eu de belles rencontres, un excellent article, des entrevues… puis plus rien. Pas de continuité. Pareil pour les contacts avec les Premières Nations : il y a une immense légitimité à les inclure – ce sont parmi les groupes qui auraient le plus besoin d’un revenu de base – mais c’est extraordinairement complexe. On risque de retomber dans une forme de colonialisme en voulant trop intervenir, et leurs processus décisionnels prennent du temps. Nous, on veut aller vite, et ça rejoue la domination coloniale.

Donc, oui, les affinités morales sont là – on ne peut pas être contre la vertu –, on s’entend vite avec les écologistes par exemple. Mais travailler durablement ensemble sans perdre en efficacité, j’y crois peu.

Je suis plus influencé par une approche à la Rutger Bregman ou à la Ralph Nader : choisir des cibles très précises, avec un fort contenu moral, et mener des campagnes pointues, bien préparées, avec des techniques modernes de lobbying. Pour le revenu de base, ça veut dire : lobbying politique ciblé, plutôt que grandes alliances tous azimuts. Il faut faire attention à ne pas être ébloui par la vertu, au point d’y laisser notre efficacité.

4 – Le revenu de base bouscule profondément le rapport au travail et à la redistribution. Faut-il chercher à rassurer ou au contraire assumer un projet de rupture pour faire avancer le débat ?

L’argument « les gens vont arrêter de travailler » a beaucoup perdu de sa force. Avec l’inflation, le coût du logement, de la nourriture, des transports, tout le monde sent qu’il y a un besoin de revenu. Ça change le climat : on discute moins de cette peur-là.

En plus, partout où on a testé des dispositifs proches du revenu de base, on ne voit pas les gens cesser de travailler. À Dauphin, au Manitoba, ou dans des expériences en Inde, les gens remboursent d’abord leurs dettes puis investissent pour gagner plus. Les données de programmes comme GiveDirectly vont dans le même sens : ils ne travaillent pas moins, ils travaillent autrement.

Moi, je suis venu au revenu de base par la liberté : la liberté de temps, de respirer dans son travail. J’étais prêt à accepter un impôt très élevé sur mes revenus supplémentaires en échange d’une sécurité de base. Puis j’ai compris que ceux qui y gagneraient le plus seraient les personnes sans travail ou pauvres. C’est la suite logique.

Mais j’ai vite vu le piège de ne parler que de lutte contre la pauvreté. Les pauvres ont mauvaise presse : on les croit paresseux, on trouve que ça « coûte trop cher ». Je pense que c’est une erreur de vendre le revenu de base uniquement sur ce terrain. Il faut le présenter comme un projet pour tous et toutes, qui donne du temps et de la sécurité à chacun.

Au Canada, on a quand même obtenu de bons programmes ciblés (allocation pour enfants, sécurité de la vieillesse) qui ont réduit la pauvreté chez les enfants et les personnes âgées. Le débat se déplace maintenant vers un revenu minimum garanti, mais on reste souvent trop focalisés sur la seule pauvreté. La conjoncture – beaucoup plus de gens se sentant pauvres ou fragilisés – oblige à élargir.

Au Québec, une alliance régionale santé / sciences sociales a proposé une image forte : le revenu de base comme assurance revenu, sur le modèle de l’assurance maladie. On est malade, on a des soins ; on manque de revenu, on a un revenu. C’est immédiatement compréhensible, ce n’est pas théorique. Ce genre de cadrage simple, enraciné dans la vie quotidienne, me semble plus porteur que les débats trop techniques.

5 – 2027 est l’année des prochaines élections présidentielles en France.
Si vous deviez lancer aujourd’hui une campagne en France, avec des moyens limités, quelle serait votre première action pour créer un déclic et imposer le revenu de base dans le débat public ?

Votre situation me fait réfléchir, parce qu’on se pose une question proche au Québec avec les élections d’octobre. Ici, le collectif Pour un Québec sans pauvreté va interpeller tous les partis, comme l’exigent nos règles électorales. Il y a une vingtaine de partis, dont quatre principaux. Seul Québec solidaire, le plus à gauche, a le revenu de base dans son programme. On espère que ça forcera le débat public, mais on sait aussi que les autres partis sont plus difficiles à convaincre.

De l’extérieur, j’ai l’impression que la gauche française est très fracturée, avec des coalitions fragiles et des polémiques internes qui brouillent le message, pendant que l’extrême droite consolide une forme d’unité. Le conservatisme a cet avantage : une communauté d’intérêts claire, et on laisse de côté ce qui divise.

Dans ce contexte, je me demande si, en France, vous pourriez mener une campagne affirmant que le revenu de base n’est ni de droite ni de gauche, mais “en avant”. Sortir du clivage traditionnel, en le présentant comme un projet de société transversal, que n’importe quel parti peut s’approprier. Ça rejoint ce que disent déjà certains militants : dépasser les clivages, parler à tout le monde.

Vous travaillez sur une allocation enfant, puis sur d’autres propositions pour le prochain quinquennat : c’est exactement ce que je trouve prometteur. Partir de mesures concrètes, compréhensibles, qui installent progressivement l’idée. L’important est d’arriver à un discours clair, stable, expliquant ce qu’est un revenu de base et ce qu’il change, sans se perdre dans les luttes internes de la gauche.

En résumé, je crois plus à un discours transversal (« en avant » plutôt que gauche/droite), des propositions concrètes (allocation enfant, assurance revenu…etc.) et un lobbying politique ciblé vers tous les partis, plutôt qu’à la recherche d’une grande alliance idéologique.

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