Lors de la journée de grève de la Fonction publique le 19 mars 2024, Virginie ‑elle-même fonctionnaire – est allée à la rencontre de plusieurs personnes pendant la manifestation…

C’était déjà arrivé, bien sûr, que des personnes me renvoient ma question : « Et toi ? Que ferais-tu avec un revenu de base, garanti à vie ? Tu irais encore travailler ? »

Jusqu’à maintenant, étant prof et formatrice dans l’Education Nationale, j’avais toujours répondu que j’adorais mon métier et que je le continuerais, peut-être à temps partiel pour mieux le faire : 3 classes au lieu de 4, pour assurer un suivi plus individualisé de mes élèves, pour avoir le temps d’explorer l’actualité culturelle, politique, économique…et adapter le contenu de mon cours de français au monde mouvant dans lequel ils grandissent…
Mais voilà : le gouvernement a changé mes conditions de travail, et je ne peux pas refuser car je suis fonctionnaire, sauf à démissionner et partir sans droits…
Voilà que l’idée d’un Revenu de Base m’ouvre une autre perspective : ouvrir ma propre école pour enseigner à tous, toujours, mais en accord avec mes valeurs républicaines : liberté, égalité, fraternité.
Alors une inquiétude m’a percutée…

Est-ce qu’avec un Revenu de Base, c’en serait fini de la Fonction Publique ?

Est-ce que tous les fonctionnaires arrêteraient de travailler ou fileraient vers le privé qui paye mieux ?
J’ai donc arpenté la manifestation qui défendait les Services Publics à Lille et interrogé des fonctionnaires de tous âges et de tous « corps ». Comprenez « corps de métier » : des Finances à l’Education Nationale ou supérieure, en passant par la culture, l’environnement, la fonction hospitalière, la territoriale, le social, et même l’armée civile (les autres n’ayant pas le droit ni de manifester, ni de faire grève).

Voilà ce qui en ressort :

Ouf ! Les fonctionnaires ne font pas leur métier pour l’argent !
91 % continueraient à travailler et 88 % dans la Fonction Publique.

Car « ce n’est pas qu’un travail, c’est un métier passion, un engagement, une mission, une motivation ».

Leur moteur alors ?
« Etre utile socialement », « transformer la société », « travailler pour l’intérêt général, pour l’égalité des chances, des services gratuits pour tous », « rendre service aux citoyens, avec des services de proximité », « servir mon pays », « au service du collectif, pour faire société, travailler pour plus grand que soi, avec des valeurs humaines », « ça a du sens d’offrir la culture, l’éducation, la santé… pour tous », « représenter l’état, les valeurs de la République »…Bien sûr, rendre service « apporte des gratifications », « s’investir dans les Services Publics est important car ils sont ouverts à tous indépendamment de leurs moyens. »… mais pas que…
Pour les autres, et aussi pour soi 😉

« Travailler pour la collectivité, pour l’intérêt commun… ce n’est pas de l’altruisme, c’est de l’égoïsme pragmatique ! Parce qu’on ne peut pas être heureux dans un océan de merde, comme disait ma mère ». Leur travail leur apporte aussi « du lien social, du sens à ma vie, un épanouissement personnel car le travail construit, permet de se réaliser ».

« On aime notre métier, mais pas dans ces conditions. »
30 % voudraient changer leurs conditions de travail.

Plusieurs ont évoqué les changements qui ont agravé leurs Risques Psycho-Sociaux*, avec des facteurs comme un augmentation de l’intensité et du temps de travail, des exigences émotionnelles, un manque d’autonomie, des rapports sociaux dégradés, des conflits de valeurs et la précarité de leur poste (car, oui, l’État embauche de plus en plus de contractuels !). Rappelons que les RPS provoquent du stress, des maladies cardio-vasculaires, du burn ou bore out jusqu’au suicide.

D’ailleurs, ils ne sont pas dupes des limites de leur motivation à servir : « Mais attention ! Ne dites pas que c’est une vocation car on a tendance du coup à en demander toujours plus, pour rien. » Plusieurs voudraient, comme moi, travailler moins pour travailler mieux et pour équilibrer vie pro et vie perso. Ils aimeraient aussi plus de liberté, plus de matériel et moins de personnes à accompagner. Donc être plus nombreux…

Et ceux qui veulent arrêter ?

9 % continueraient à travailler, « mais plus forcément dans la Fonction Publique ». Soit juste pour découvrir d’autres choses, dans l’associatif ou le bénévolat pour garder ce sentiment d’être utiles. Et certains parce que, « même si j’y crois encore », leur engagement dépendra de l’évolution des valeurs défendues : ils partiront si les Services Publiques ne sont plus gratuits, pour tous…

3 % continueraient à travailler, « mais plus pour les Services Publics » à cause de la lourdeur administrative, l’obligation de déménager…

Et 9 % arrêteraient carrément de travailler, entendons, d’avoir un emploi.
« S’il faut travailler pour vivre, autant faire un travail utile. Mais si je peux ne pas travailler, j’arrête : la vie est trop courte et je voudrais profiter des gens que j’aime. Je ferais du bénévolat pour me sentir toujours utile, mais ce sera plus choisi. »

Une autre évoque que c’est trop dur d’être prof, au-delà de son amour pour ce métier et qu’elle a besoin d’une pause. Urgente. Une autre encore, ex-future retraitée qui vient d’apprendre qu’elle devait faire 3 ans de plus arrêterait aussi : « J’adore mon métier, mais c’est un boulot physique, je suis en catégorie C et je ne gagne que 1.900 euros après 30 ans de carrière. Je ne peux pas partir en vacances, sinon avec des amis pour réduire les frais, une fois tous les 3 ou 4 ans. Je n’aurais que 1.100 euros à la retraite et je ne sais pas comment je vais m’en sortir car je vis seule… »

* facteurs RPS recensés par l’INRS : https://www.inrs.fr/risques/psychosociaux/facteurs-risques.html