Des syndicalistes indiennes aux mères noires célibataires aux États-Unis, du projet canadien MINCOME au référendum suisse… Que peuvent nous apprendre les initiatives passées sur le potentiel impact du revenu de base universel pour les droits des femmes ?

Suite et fin de notre série sur revenu de base et féminisme : retrouvez le premier et le deuxième article sur notre site !

 

Les expérimentations : vers une remise en cause de l’ordre établi

Depuis les années 1970, diverses expérimentations plus ou moins proches d’un modèle de revenu de base ont fleuri à travers le monde. Malgré les nombreux biais que peuvent comporter ce type de projets, ceux-ci ont permis, par leurs résultats ou par les débats qui les ont entourés, d’en tirer d’intéressants éléments d’analyse.

 

L’expérimentation indienne qui s’est tenue entre 2011 et 2012 dans l’état du Madhya Pradesh a par exemple révélé une hausse de la scolarisation des jeunes filles, une plus grande implication des femmes dans la vie politique locale de leur village, mais également une hausse de leurs salaires, celles-ci se sentant plus en confiance pour le négocier.

 

Cela est peut-être dû au fait que ce projet était en partie coordonné par un syndicat de travailleuses, le SEWA [1], en partenariat avec l’UNICEF. Le projet a par conséquent connu un important leadership féminin et a obtenu des résultats intéressants en matière d’émancipation féminine.

L’expérimentation MINCOME qui s’est tenue de 1974 à 1979 dans la ville de Dauphin au Canada a également été intéressante, non pas tant sur les résultats, mais sur les réactions qu’elle a suscitées. En effet, les premières conclusions ont révélé une hausse du taux de divorces, ce que les médias et responsables politiques se sont empressés de relayer : le revenu de base entraînerait la destruction du modèle familial traditionnel. Ainsi, l’indépendance des femmes corrélée à leur autonomie financière constituerait un risque social à éviter. Ce rejet notable de la possibilité accordée aux femmes d’acquérir un plus grand pouvoir de décision sur leur vie conjugale est révélatrice du contrôle social sur leurs vies privées, tout autant que sur leurs vies professionnelles.

Il s’est avéré par la suite que cette donnée statistique était en réalité erronée, mais l’idée avait déjà frayé son chemin, et l’argument du divorce a été décisif dans la décision d’arrêter l’expérimentation avant son terme. L’analyse des résultats ne s’est faite que des dizaines d’années plus tard, grâce au travail de la chercheuse Evelyn Forget, qui a démontré que la pauvreté avait quasiment été éradiquée de la ville de Dauphin.

Une autre expérimentation, moins connue que les premières, est celle du Gary Maintenance Income Experiment, qui s’est tenue entre 1971 et 1974 aux États-Unis, dans l’Indiana. Ce projet s’est déroulé dans l’un des quartiers les plus pauvres de la ville de Gary, habité essentiellement par des familles noires, composées en grande partie de mères célibataires, ayant au moins un enfant à charge [2]. Près de la moitié des participant-e-s étaient des mères célibataires touchant un revenu ne dépassant pas la moitié du montant du seuil de pauvreté.

Ce projet a permis de réduire notablement l’extrême pauvreté, mais a aussi révélé une légère baisse de « l’effort laboral ». Par exemple, ces mères célibataires ont réduit leur temps de travail de 5 % [3] en moyenne, un chiffre malgré tout relativement faible.

 

Si personne n’a décidé d’arrêter de travailler complètement, cette diminution relative du temps de travail doit beaucoup aux types d’emplois sur lesquels comptaient les bénéficiaires du projet : il s’agissait majoritairement d’emplois mal rémunérés, peu formateurs et permettant peu d’évolutions professionnelles. Il s’agissait donc principalement d’emplois alimentaires peu épanouissants (lesdits bullshit jobs), lesquels sont en toute logique moins intéressants une fois la contrainte économique levée.

 

Cette expérimentation a finalement démontré que le revenu de base peut effectivement entraîner une réduction du temps de travail rémunéré (et en aucun cas son arrêt total). Ce qui peut s’entendre lorsqu’il s’agit d’emplois dont les conditions, la vocation ou la rémunération ne correspondent pas à nos besoins. Une vérité d’autant plus criante pour les femmes, qui ont toujours occupé les emplois les plus précaires : 70 % des travailleurs pauvres sont en réalité des travailleuses.

Avec un revenu de base, les femmes qui décideront de réduire leur temps de travail voire d’arrêter de travailler ne seront pas celles qui s’épanouissent dans leur vie professionnelle ou qui touchent un bon salaire. Ce sont celles qui n’ont pas de conditions de travail décentes, qui effectuent les tâches les plus ingrates, portant parfois même atteinte à leur intégrité physique : en France, 25 % des agressions sexuelles s’opèrent sur le lieu de travail, souvent en toute impunité puisque le lien de subordination et le risque de perdre son emploi réduisent leur capacité de réaction.

 

L’expérimentation de Gary a par ailleurs présenté d’autres résultats intéressants : diminution des cas de violences domestiques, amélioration des résultats scolaires, prolongation de la durée d’études, désendettement, etc.

 

Malgré tout, plusieurs défenseurs du revenu de base sont très réservés sur la question des expérimentations. De fait pour le philosophe Karl Widerquist, l’importance accordée aux expérimentations est à nuancer. Il l’illustre avec l’exemple de la pension de retraite : que serait-il advenu s’il avait fallu l’expérimenter avant de la mettre en place ? « Cela aurait certainement démontré que les gens épargnaient moins en prévision de leur retraite, partaient à la retraite plus tôt et se reposaient moins sur le sentiment de responsabilité familiale. » Une mesure qui aurait pu être vue comme trop coûteuse et peu rentable.

 

De l’importance du traitement politique et médiatique

« La difficulté ne réside pas tant dans le fait de concevoir de nouvelles idées que d’échapper aux anciennes » (John Maynard Keynes)

Si certains arguments s’opposant au revenu universel sont tout à fait entendables, il est intéressant de noter la logique paternaliste que peuvent avoir certains d’entre eux. De fait, il est possible de faire un parallèle avec les débats qui avaient fait rage autour du droit de vote des femmes, tout au long du 20ème siècle.

Les argumentaires opposés au droit de vote des femmes [4] peuvent se résumer de la manière suivante :

  • L’argument de la liberté trop dure à gérer : « les femmes feront les mauvais choix », « elles voteront comme leurs maris », «  la politique est trop violente pour elles. »
  • L’invocation de la nature, voire de la volonté divine : «  il est dans la nature des femmes de rester au foyer, de prendre soin des enfants », « Dieu leur a assigné une place et il est mieux pour elles de s’y tenir. »
  • Les craintes : « qui s’occupera des enfants ? », « qui fera le ménage ? »
  • La décrédibilisation  : par des campagnes publicitaires dépeignant des femmes hystériques, des hommes dépassés, des enfants abandonnés.

Aujourd’hui, dans le contexte des débats autour du revenu de base, il est intéressant de retrouver cette même logique, constatée notamment lors de la campagne contre le revenu universel lors du référendum organisé en Suisse en 2015 sur ce sujet :

  • L’argument de la liberté trop dure à gérer : « il faut protéger les gens de la paresse et de l’oisiveté en les faisant travailler », « ils ne sauraient pas quoi faire de leur temps libre. »
  • L’invocation de la nature, voire de la volonté divine : « c’est dans notre nature de travailler. »
  • Les craintes  : « qui fera le sale boulot ? », « qui paiera pour ceux qui ne font pas l’effort de travailler ? » (NB : à ce sujet, il est intéressant de noter que ce type d’arguments se retrouvait déjà lors des débats sur l’abolition de l’esclavage, pour justifier le maintien de l’asservissement d’une partie de la population).
  • La décrédibilisation : campagnes publicitaires des hommes obèses avachis sur leur canapé à boire de la bière en regardant la télévision.

 

Plus généralement, l’affranchissement des individus et la conquête de libertés réelles ont souvent suivi le même processus : d’abord un rejet par des arguments paternalistes voire infantilisants, une invocation de la nature humaine, voire de la volonté divine, puis une prise de conscience impliquant un long travail sur les mentalités pour aboutir, à terme, à un changement structurel dans nos sociétés.

 

D’après Philippe Van Parijs, le revenu de base entraînerait mécaniquement une redistribution des revenus des hommes vers les femmes. Ce qui semble finalement assez cohérent, puisque l’objectif consiste à aboutir à une meilleure répartition des plus hauts vers les plus bas revenus.

Les expériences passées ont démontré que le revenu de base permettait une plus grande sécurité économique par son inconditionnalité et par son versement individuel. Finalement, ce qui semble poser encore problème dans son acceptation, c’est l’émancipation et la liberté de choix qu’il peut permettre pour l’ensemble des individus, peut-être plus particulièrement pour les femmes.


[1] Self Employed Women Association

[2] K. Widerquist / The Journal of Socio-Economics 34 (2005) 49–81 63

[3] Findings from the Gary Income Maintenance Experiment : Testimony Before the House Committee on Ways and Means (Kenneth C. Kehrer, 1977).

[4] Pour un revenu de base universel. Vers une société du choix (Editions du Détour, 2017)