Odile Merckling est socio-économiste, Docteur de 3 e cycle en sociologie du travail, est membre du Collectif national pour les droits des femmes. Nous lui avons demandé ce qu’elle pensait des réformes de l’assurance chômage, avant son intervention le 30 avril prochain sur le thème : “Contre la destruction de l’assurance chômage : vers une véritable Sécurité sociale chômage garantissant un revenu minimum décent”.
1 – Aujourd’hui, à quoi sert vraiment l’assurance chômage — et qui protège-t-elle encore ?
L’assurance chômage a été conçue pour garantir un revenu de remplacement en cas d’absence d’emploi. Mais après une série de réformes menées depuis une dizaine d’années, elle protège de moins en moins largement. Elle bénéficie désormais surtout aux personnes qui ont occupé un emploi stable, sur une durée suffisamment longue.
Dans le même temps, les conditions d’accès aux droits ont été durcies – notamment avec l’allongement de la durée minimale de travail – tandis que le montant des allocations a été réduit, et les durées d’indemnisation écourtées.
Ces évolutions pénalisent particulièrement les personnes en situation de précarité, alors même que les contrats courts se sont fortement développés (les CDD et missions d’intérim représentant aujourd’hui la grande majorité des embauches).
Le système continue ainsi de privilégier des trajectoires d’emploi stables et continues, qui correspondent de moins en moins à la réalité du marché du travail. À cet égard, le régime des intermittents du spectacle constitue une exception : il reconnaît les discontinuités de l’emploi et permet une indemnisation adaptée. Un modèle dont pourraient s’inspirer des dispositifs plus protecteurs pour les travailleurs précaires.
2 – Vous alertez sur un risque de “destruction” de ce système. Qu’est-ce qui est en train de changer, et pourquoi est-ce préoccupant ?
Les transformations actuelles s’inscrivent dans une évolution plus large des modes de gouvernance et de financement de la protection sociale. À l’origine, la Sécurité sociale reposait sur un principe démocratique fort, avec une gestion assurée majoritairement par les représentants des salariés, et un financement fondé sur les cotisations sociales – c’est-à-dire une part socialisée du salaire.
Progressivement, ce modèle a été remis en cause. Le patronat a pris une large place dans la gestion des organismes de protection sociale, dont l’assurance chômage.
Après 1996, le rôle de l’État s’est renforcé, et le financement a évolué vers une fiscalisation croissante (notamment avec la montée en puissance de contributions comme la CSG), dans une logique de réduction du “coût du travail”.
Ces évolutions affaiblissent les mécanismes de solidarité entre salariés et demandeurs d’emploi, et éloignent les citoyens de la maîtrise de ces institutions. Elles participent ainsi d’un processus de fragilisation globale du système, qui aurait nécessité – et nécessite toujours – des mobilisations collectives pour en préserver les principes.
3 – On parle de plus en plus de revenu universel ou inconditionnel. Est-ce une alternative crédible selon vous ?
La question dépend d’abord de ce que l’on entend par “inconditionnalité”. Il est essentiel, selon moi, d’affirmer une forme d’inconditionnalité dans l’accès aux droits pour les personnes sans emploi ou dans le travail précaire. Mais cela n’exclut pas de poser certaines conditions, en particulier en termes de ressources.
Par ailleurs, la mise en place d’un revenu universel pose plusieurs questions majeures : son montant, suffisant ou non pour vivre dignement, mais aussi son financement et sa gestion. Si l’ensemble du dispositif repose sur la fiscalité, cela renforce le rôle de l’État au détriment d’autres formes de gouvernance.
Pour ma part, je défends plutôt l’idée d’un revenu minimum garanti, articulé à une réflexion plus large sur la répartition des revenus primaires – c’est-à-dire le volume d’emploi et les niveaux de salaire. L’enjeu est aussi de redonner au monde du travail une capacité d’action sur ces questions, sans dissocier complètement protection sociale et organisation du travail.
4 – Vous défendez l’idée d’une “Sécurité sociale chômage” : qu’est-ce que cela changerait concrètement ?
Il s’agirait d’abord de renforcer les mécanismes de solidarité entre les personnes en emploi stable, les chômeur.ses et les précaires, en facilitant l’accès aux droits sociaux et en les adaptant aux transformations du travail.
Cela suppose notamment d’abaisser les seuils d’accès aux droits, pour tenir compte de la multiplication des emplois discontinus, et d’augmenter les niveaux et les durées d’indemnisation.
Au-delà, il s’agit aussi de lutter contre les discriminations et de reconnaître la diversité des activités, y compris non marchandes. L’objectif n’est pas d’abolir le travail, mais de mieux protéger les personnes et de valoriser l’ensemble des activités socialement utiles, y compris celles menées à l’initiative des personnes elles-mêmes.
Dans ce cadre, certains projets comme l’allocation sociale unifiée doivent être écartés car ils ne répondent à aucun besoin de la lutte contre la pauvreté, mettent uniquement l’accent sur l‘incitation au travail, les droits et devoirs des bénéficiaires de l’aide sociale, la lutte contre la fraude, et ils sont orientés par une volonté de contrôle centralisé et informatisé, au détriment d‘initiatives locales plus humaines et plus généreuses.
5 – Pourquoi est-il essentiel de s’intéresser à ces enjeux aujourd’hui ?
La protection sociale est au fondement de la démocratie. Elle structure les solidarités et permet d’éviter des fractures sociales majeures. Ces questions ne sont pas techniques : elles concernent l’ensemble de la société !
Il s’agit de développer la capacité collective à agir sur nos conditions de vie, à garantir des droits fondamentaux, et à permettre à chacun de choisir son activité. Derrière ces enjeux, il y a aussi des valeurs : celles du travail, entendu non seulement comme emploi, mais comme participation à la vie sociale, vecteur essentiel de la transmission de savoir-faire et de la maîtrise des conditions de production.
Dans un contexte où la valeur monétaire tend à s’imposer comme unique référence, il est essentiel de réaffirmer ces dimensions collectives et de défendre les principes de solidarité qui fondent notre modèle social.