2068, la France n’avait pas suivi le chemin d’une politique plus écologique et sociale. Les partis favorables au capitalisme avaient remporté les élections. Les inégalités s’accroissaient. Le chômage augmentait. 40 % de la population vivait sous le seuil de pauvreté. Les quartiers étaient devenus l’habitat commun de la population française. Dans cette France des oubliés, un homme, devenu député, se battait depuis sa plus tendre enfance pour une amélioration et un changement révolutionnaire des conditions de vie du peuple, qui portait les bénéfices des entreprises et des patrons, et qui devait se contenter d’un repas par jour. Cet homme luttait pour un projet concret et révolutionnaire : un revenu universel de 1 000 €.

Le réveil sonnait depuis 5 minutes ; un homme grand, baraqué, se leva du lit en gémissant, la nuit n’avait pas était terrible, son dos le faisait encore souffrir. Il était 7h. Sa vie avait été vécue pour ce moment : aujourd’hui, il allait convaincre les députés réticents de voter pour l’instauration du revenu universel.

Une tasse de café, la lecture du Monde, une séance de sport d’une heure, puis enfin un petit-déjeuner équilibré. Après sa routine du matin, créée sur les conseils d’un coach de vie, il alla enfiler son costume de député, un deux-pièces sombre ; sa femme lui avait offert une superbe montre à l’occasion de son précédent anniversaire et il avait pour habitude de la mettre lorsqu’il voulait s’imposer face aux autres députés bien nés, et qui regardait ce fils d’ouvrier avec dédain. Il hésita longuement sur la chemise qu’il souhaitait porter, il opta pour une blanche, toute simple. On était en été, la chaleur était étouffante, une canicule se préparait comme c’était devenu une habitude depuis des dizaines et des dizaines d’années, aussi il abandonna l’idée de porter une cravate avant même d’ouvrir son tiroir où elles étaient entreposées. Un dernier regard dans la glace. Le voilà parti vers sa destinée, prêt à toutes les luttes pour permettre aux gens de vivre dignement.

« À l’Assemblée Nationale, Victor, dit-il à son chauffeur.

— Bien monsieur. »

La voiture noire s’élança sur la route, notre député assis à l’arrière révisait son discours – il tenait à le prononcer sans le lire une seule fois – par une chance phénoménale, tous les feux furent verts et ils arrivèrent devant l’Assemblée en 5 minutes.

« Bonne chance Monsieur.

— Merci Victor. »

Un employé de l’Assemblée vint lui ouvrir la portière de sa voiture et le conduisit dans son bureau de l’Assemblée, la séance ne débuterait qu’à 15h et il n’était que 9h. Il se prépara un café et se replongea dans son discours.

« Sophia ? Appelle-moi Samia. Je sais que son groupe et moi avons eu des différends mais sur ce projet, il faut absolument que nous travaillions ensemble.

— Elle est en ligne.

— Samia ? Tu vas soutenir ma proposition de loi ?

— Je ne sais pas, c’est très bien comme idée, mais je n’ai pas envie qu’on se fasse encore mal voir pour des questions financières. On passe tant de temps à lutter pour améliorer la vie des gens. Je ne voudrais pas que notre projet commun soit instrumentalisé par la droite pour faire croire qu’on veut donner de l’argent sans condition à des fainéants.

— Je comprends Samia, mais tout le monde aura ce revenu universel. Même s’ils sont contre par principe, une fois que le revenu universel aura été adopté, ils ne le remettront pas en cause. Même dans leur électorat, les gens ont besoin de revenu supplémentaire.

— Tu es sûr d’avoir suffisamment de voix pour le faire adopter ?

— Si ton groupe me soutient, oui. On aura la majorité, et ça sera même transpartisan.

— Bon d’accord, t’as gagné. Tu auras les voix de mon groupe, ils y étaient tous favorables de toute façon.

— Merci Samia. »

12h45

Il se dirigea vers la cafétéria de l’Assemblée, prit un sandwich au fromage et au beurre et un coca avalés en 5 minutes. Il se remémora les derniers indécis qu’il faudrait convaincre, deux ont pour habitude de garder secret leur vote jusqu’au dernier moment, soit à l’instant même du vote. Les autres ne sont pas encore arrivés à l’Assemblée et n’arriveront qu’au début de la séance ; sans un bon discours, ce projet ne passera pas, et ce projet c’est sa vie, il veut aider les autres depuis son enfance, et comment faire si ce n’est en leur donnant plus d’argent ?

14h30

Il se mit en route vers l’hémicycle. Arrivé dedans, il se dirigea vers sa place, salua des collègues députés et députées, déplia son discours et le relut encore une fois. À l’appel du Président de l’Assemblée, il se leva et alla au perchoir, discours étalé devant lui au cas où, le regard fixé sur un bout effrité d’un pilier afin de ne pas stresser devant 576 paires d’yeux fixés sur lui. Il commença :

« Monsieur le Président, Mesdames et Messieurs les députés,

Nous sommes en 2068. Pourtant, nos inégalités n’ont jamais été aussi grandes. Nos prix jamais aussi élevés. Notre population jamais aussi pauvre. Dans les quartiers, qui représentent 40 % de la population, les gens survivent plus qu’autre chose – un regard vers Samia afin de s’assurer de son soutien, et il reprit – pouvons-nous tolérer cela ? Pouvons-nous accepter que la France soit la honte de l’Europe ? Que la France soit la honte du monde ? Pouvons-nous accepter que 40 % de notre population vive sous le seuil de pauvreté ? Vous le savez, je suis fils d’ouvrier, j’ai connu la dureté de la vie et je mène un combat très personnel. Mon meilleur ami est mort de froid car il ne pouvait plus payer le chauffage et qu’il avait refusé de me parler par souci de préserver sa dignité. Je ne veux pas que cela se reproduise. Jamais. JAMAIS.

Les conditions de travail sont inhumaines, les travailleurs meurent de froid, de faim, et pendant ce temps, une frange hypocrite et suceuse du sang de la société suce jusqu’au dernier bénéfice. Au lieu de baisser le temps de travail afin de gagner en productivité, respecter l’environnement, améliorer le sort de leurs employés et donc entraîner un cercle vertueux, que font-ils ? Rien. Ils attendent que les choses changent d’elles-mêmes, se payent des places dans des refuges au cas où, se plaignent des grèves et des occupations tout en mangeant du homard. Est-ce cela la France ? Est-ce cela la patrie des Droits de l’homme ? Est-ce la France que nous voulons léguer à nos enfants ?

Certains disent que, sans retirer à la monnaie sa place centrale dans la société, nous n’arriverons jamais à créer un véritable revenu universel, inconditionnel, individuel, cumulable et inaliénable. À ceux-là, je leur réponds que, sans essayer, nous n’arriverons jamais à rien. Les réformistes essayent d’améliorer les choses quand les révolutionnaires attendent le grand soir. Pourtant, pouvons-nous tourner le dos à cette réforme et réussir à se regarder en face dans la glace ? Quel monstre, quel hypocrite pourrait le faire ? Cette personne devrait absolument être mise au ban de la société, son âme ne pourra jamais trouver le repos.

Je vous demande, Mesdames et Messieurs les députés, de voter non pas en fonction de vos partis, de vos classes, de vos idées, non, je vous demande de voter en faveur de l’intérêt général, de voter en écoutant vos cœurs, en imaginant la vie quand on n’a pas le sou, en imaginant la vie quand vous ne pouvez pas offrir une glace à vos enfants, en imaginant la vie quand le seul choix dans le magasin, c’est de regarder sans rien acheter ou de partir. Voter non comme des députés, mais comme des citoyens, comme des hommes, comme des femmes, comme des personnes issues de minorités ou non, comme des personnes formant la France dans toute sa diversité, comme l’avenir et l’espérance de nos enfants et petits-enfants.

Je vous remercie. »

En nage, il alla se rasseoir à la gauche de l’hémicycle. Il attendit patiemment les résultats, tout en priant secrètement pour qu’ils soient favorables à cette proposition.

« La proposition de revenu universel dans une forme inaliénable, individuelle, universelle, inconditionnelle et cumulable a été acceptée par 290 voix pour, 240 voix contre, et 47 abstentions » déclara le président de l’Assemblée Nationale.

Notre député souffla un grand coup, des larmes lui coulèrent le long des joues, et il sut qu’enfin la politique avait pu faire quelque chose pour ces milliards de gens déclassés, oubliés, mendiants comme pauvres, travailleurs comme chômeurs, jeunes comme vieux.

Il se dit qu’en rentrant, il aurait enfin quelque chose d’optimiste à raconter à sa femme. En montant dans sa voiture de fonction, il demanda à son chauffeur de le ramener chez lui tout en lui annonçant les résultats du vote. Dans l’euphorie du moment, le chauffeur ne s’arrêta pas à un feu orange : sur sa droite, un camion de 38 tonnes dont les freins étaient trop usés pour fonctionner correctement arriva trop vite, le choc fut monstrueux, la carrosserie de la voiture se désagrégea en mille morceaux au fil des 3 tonneaux que fit la voiture. Les secouristes prononcèrent le verdict sans appel. Le député Mouriot avait été tué sur le coup. Il venait de devenir un héros, un martyr de la lutte des classes. Le lieu de l’accident devint un lieu de pèlerinage pour tous ceux qu’il avait aidés grâce au revenu universel.

k.cossart@orange.fr

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