Mes chers amis,

Cela faisait des lustres que nous espérions sa mise en place. Beaucoup auraient baissé les bras devant les obstacles dressés sur notre chemin. Que n’avons-nous entendu pendant toutes ces années ? « Une dangereuse utopie, la mise à mal de la valeur travail, la méritocratie bafouée sur l’autel du laxisme… », et j’en passe. Oui, mais voilà, n’en déplaise à ses détracteurs les plus virulents, le revenu de base universel fait désormais partie de notre paysage et l’histoire retiendra ce moment comme l’une de nos avancées sociales les plus significatives. Clin d’œil de l’histoire, il aura fallu très exactement un siècle pour qu’après les évènements, comme on les appelait pudiquement à l’époque, de mai 1968, un autre séisme vienne secouer notre société. D’aucuns diront, que de temps perdu, gardant sans doute en mémoire que déjà, lors des élections présidentielles de 2018, il y a donc un demi-siècle, un candidat avait osé faire figurer cette proposition sur son programme. Tentative fugace, coup d’épée dans l’eau, idée vite rangée dans un carton et mise aux oubliettes. Je préfère quant à moi ne garder que le positif et, un brin fataliste, admettre qu’une idée, si brillante soit-elle, n’est jugée comme telle que lorsqu’elle entre en résonance avec la société et remporte l’adhésion du plus grand nombre. Éloge de la patience. Le visionnaire avant l’heure ne sera jamais au mieux qu’un iconoclaste et même si la Terre est bel et bien ronde, encore fallait-il l’affirmer au moment opportun.

A posteriori, il est sans doute facile de faire l’exégèse des difficultés qu’il a fallu surmonter pour mettre en place ce qui nous semble aujourd’hui une évidence. Je voudrais simplement rappeler ici, devant cette assemblée, que nous venons de loin. Récemment encore, nos élites étaient unanimes, ou presque, à prôner l’allongement de l’âge de départ à la retraite, qui sonnait comme une nécessité absolue. Ainsi avons-nous vu cet âge reculer : 65, 70, 75 ans. Après tout, puisque l’espérance de vie continuait de progresser, pourquoi s’arrêter en si bon chemin ? Elles étaient fringantes nos entreprises peuplées de sexa-septuagénaires démotivés et accrochés à leur fauteuil, tandis que dehors se pressaient des cohortes de jeunes toujours plus bardés de diplômes mais incapables de forcer les portes des dites entreprises. Souvenez-vous, il y avait toujours un pays auquel nous comparer, dans lequel la durée du travail était supérieure à la nôtre. Une façon comme une autre de nous culpabiliser. Et c’est ainsi que, progressivement, insidieusement, en quelques décennies, la durée hebdomadaire du travail est passée de 35 à 37, 40, puis 45 heures. Il serait dit qu’un nombre de plus en plus faible de personnes travailleraient de plus en plus, et de plus en plus longtemps. Et de s’étonner que la courbe du chômage n’en finisse pas de grimper et de franchir des sommets psychologiquement dommageables et socialement condamnables. 3, 4, 5 puis 10 millions de sans-emplois, aucun plan de relance ne parvenant à endiguer ce déferlement. Pour autant, il n’était pas question de remettre en cause la sacro-sainte valeur travail comme unique source de revenu, le fondement et le totem de notre société. Par un curieux sophisme, le « tout travail mérite salaire », s’était peu à peu transformé en un « et donc qui ne travaille pas ne mérite pas de salaire ». Raccourci intellectuel ? Absence de logique ? Raisonnement fallacieux ? Peu importe, du moment que les détracteurs du revenu universel puissent y puiser de quoi justifier leur position. Bienvenue en Absurdie !

Le voyage aurait pu durer encore longtemps et les engrenages bien huilés continuer à tourner dans le vide. Car les contempteurs du revenu universel, qui n’étaient pas à un paradoxe près, persistaient à nous abreuver de quantités de lieux communs et d’injonctions, repris en chœur par nos élites pensantes, à défaut d’être agissantes. Ainsi entendait-on çà et là : « il faut redonner du pouvoir d’achat aux plus défavorisés. Il faut relancer la demande par la consommation. Il faut combattre la fracture sociale, lutter contre la paupérisation des classes moyennes. Il faut se préoccuper des oubliés et des laissés-pour-compte de nos campagnes, lutter contre le déclassement. » Et blablabla et blablabla. Alors il a fallu argumenter, tant et plus, convaincre les plus sceptiques, s’inspirer de ce qui se passait en dehors de nos frontières. Soyons honnêtes, nous n’avons pas été les premiers. L’Espagne, les Pays-Bas puis la Suède ont été des précurseurs et nous ont ouvert la voie. Pour faire bouger les lignes il a fallu oser l’expérimentation, à l’échelle d’une ville, d’un canton, puis d’un département, d’une région. Pas si facile quand on connait le degré de centralisation de notre beau pays, sa volonté farouche de tout faire de manière égalitaire, sous peine d’être accusé de discrimination. Mais d’initiatives modestes en projets plus ambitieux nous avions mis le pied dans la porte et l’on dut se rendre à l’évidence : le revenu universel fonctionnait et les esprits chagrins qui le vilipendaient étaient obligés de battre en retraite.

Moins d’exclusion, plus de dignité, moins de galères pour se loger, davantage de pouvoir d’achat pour les plus démunis, moins de violences, sans pour autant remettre en cause une volonté de trouver un emploi mieux rémunéré, de travailler et de s’élever socialement. Juste le marchepied qui vous permet de monter à bord du train et de ne pas rester à quai. C’est peu, et c’est beaucoup.

Mes amis, le moment est venu de conclure mon propos. L’heure est aux réjouissances et nous pouvons, nous devons être légitimement fiers du chemin parcouru. Je vous enjoins néanmoins à rester vigilants. L’Histoire, notre histoire, nous a montré à maintes reprises qu’en matière de conquêtes sociales, rien n’est définitivement acquis. La route est certes jalonnée d’avancées, et le revenu de base universel en est une, mais il y a aussi des remises en cause, et parfois, des retours en arrière, voire des régressions. Les opposants au revenu universel, s’ils sont moins nombreux aujourd’hui qu’hier, demeurent plus mobilisés que jamais. C’est la loi bien connue des minorités agissantes, ni vous ni moi n’y pouvons rien. Le plus dur commence car ils ne perdront pas une occasion de discréditer ce qui, à leurs yeux, constitue tout à la fois une infamie et une aberration. Mais nous résisterons car l’enjeu en vaut la peine. Pas demain mais dès à présent car vous me pardonnerez de parodier Lucie Aubrac qui disait à juste titre que le verbe résister ne devrait pouvoir se conjuguer qu’au présent.

Je vous remercie de m’avoir écouté.

Paris, mai 2068

cbarreau85@gmail.com