Le 21 mars 2068, presque dix ans après son terrible accident de randonnée, Arthur Pellissier sortit du coma. Passionné d’alpinisme, il était parti en montagne tôt le 20 février 2060, avec pour objectif de réaliser l’ascension du Mont-Blanc en solitaire.
N’ayant plus reçu de nouvelles après 15h30, sa femme s’était inquiétée et avait fini par signaler sa disparition à la gendarmerie. Des recherches avaient été entreprises dès le soir même le long des itinéraires les plus fréquentés par les alpinistes amateurs, sans succès. Soixante-douze heures plus tard, le corps d’Arthur Pellissier était retrouvé au fond d’une crevasse, amoché mais en vie. La chute, causée par un écoulement de neige inattendu, lui avait fracturé quelques os et fait perdre connaissance. Miraculeusement, l’hypothermie prolongée qui s’en était suivi l’avait placé dans un coma profond mais stable. Elle avait justifié un transfert héliporté en urgence vers le GHOGA1 , où Arthur Pellissier avait été hospitalisé en réanimation jusqu’alors.
Ayant d’abord suscité l’intérêt de la communauté médicale de l’établissement, d’une partie des sociétés savantes de réanimation ainsi que de journaux locaux et nationaux pendant plusieurs jours, le cas d’Arthur avait rapidement lassé, comme toute situation qui s’installe dans le temps. De fait, elle n’avait d’extraordinaire que son origine. Depuis un siècle, la médecine n’avait cessé de progresser dans le suivi à long terme et le traitement des comas. Arthur n’avait ainsi jamais été désigné ni comme mort ni comme cas désespéré, ce qui avait encouragé sa famille à croire à son réveil. En ce 21 mars, leur espoir était récompensé. D’ici deux ou trois jours, il allait pouvoir quitter l’hôpital et entamer une longue rééducation, dans une structure puis depuis chez lui, de laquelle il devait pouvoir sortir sans séquelles neurologiques irréversibles.

Lorsqu’Arthur apprit la durée de son absence, cela fut un choc. Huit ans, ce n’était pas rien. Néanmoins, passée la stupeur liée à l’annonce et une fois intégrée l’intangibilité de cette réalité mathématique incontestable, il s’aperçut que les piliers de ce qu’il appellerait bientôt « sa vie d’avant » étaient encore bien présents, presque intacts, à l’image des vieux arbres qui ne semblent plus changer malgré l’accumulation des ans. Sa femme et ses deux enfants d’abord, qui n’avaient fait que vieillir et embellir. Ses parents ensuite, qui, bien qu’alités depuis plusieurs mois, étaient toujours vivants. Ses plus proches amis enfin, à qui il avait manqué et qui, bien que se faisant plus rares au fil des mois, n’avaient pas fait défaut à sa famille en son absence. Finalement, le seul changement notable pour Arthur était la perte de son emploi suite à l’expiration de son dernier contrat début 2061. Hormis ce désagrément, il semblait à Arthur que la vie avait simplement suivi son cours sans lui, sans accroc. Il alla même jusqu’à penser, un temps, que son coma ne constituerait qu’une parenthèse sans impact majeur sur son existence.

Durant les semaines qui suivirent son réveil, Arthur fut néanmoins submergé par un flot ininterrompu d’informations sur les événements et changements ayant eu lieu pendant son absence. Famille, amis, anciens collègues, badauds rencontrés au hasard de l’existence, à la boulangerie ou au marché… lui apprirent ainsi pêle-mêle que le dernier distributeur de voitures à énergie fossile avait fini par en cesser la vente, que le nombre d’individus souhaitant se faire greffer leur CPS2 sous peau augmentait chaque jour et que la Turquie souhaitait déjà quitter l’Union Européenne, quelques années seulement après son intégration. À l’inverse, on lui expliqua que le premier décollage pour Mars avait à nouveau été repoussé et que les États-Unis d’Amérique s’étaient lancés dans une nouvelle guerre aussi injuste qu’impopulaire. Il y a des choses qui ne changent pas.

Arthur avait le tournis. Il lui semblait avoir dormi cent ans. Il avait l’impression d’être un de ces logiciels qui doivent rattraper plusieurs mises à jour en une seule fois.

Parmi les changements notables qu’il avait réussi à attraper au vol, celui qui l’avait le plus intrigué était incontestablement la mise en place du revenu universel de base en France, en 2062. Depuis le 1er janvier 2063, plus de soixante-dix millions de Françaises et de Français recevaient en effet mille euros chaque premier jour du mois.

Assez éloigné de la politique et de tout cercle de réflexion, Arthur était plus intéressé par ses sorties dans les rares espaces naturels encore accessibles et relativement préservés du changement climatique que par la vie des idées. Aussi n’avait-il qu’une connaissance très limitée de ce que pouvait être un revenu universel de base. Tout juste en avait-il vaguement entendu parler il y a 11, 16 ou 21 ans… Bref, de manière éphémère et superficielle tous les cinq ans à l’occasion de la campagne pour l’élection présidentielle.

Lorsque Arthur demanda des détails sur la mise en place de cette réforme, son intérêt ne fit que grandir.

On lui raconta en effet que le revenu de base n’avait pas été acquis de haute lutte, après que le sang fut versé et que la révolution fut faite. Comme beaucoup d’avancées sociales, il résultait d’un long processus de maturation, finalement arrivé à son terme. Le fruit attendu était désormais mûr et avait fini par tomber de lui-même de l’arbre avant d’être ramassé.

Lors des élections présidentielles de 2022, 2027 et 2032, le sujet du revenu universel fut d’abord porté par les partis politiques les plus à gauche. Aussi, lorsque la gauche dite à cette époque « de gouvernement » obtint le pouvoir en 2032, elle ne reprit d’abord pas l’idée à son compte, puis finalement que très imparfaitement. Le « revenu de base » ne constituait alors que la fusion de plusieurs aides sociales préexistantes, était conditionné et ne concernait qu’une frange de la population – majeure et au casier judiciaire vierge. Il n’avait donc rien d’universel.

Ce ne fut qu’au tournant des années 2060 qu’arriva le moment où l’idée d’un revenu de base véritablement universel fut en mesure de recueillir la validation d’un nombre suffisant de citoyens pour être intégrée dans les plateformes électorales de différentes formations politiques allant de l’extrême gauche au centre droit. Avant cela et pendant plusieurs siècles, elle avait surtout alimenté des débats enflammés de fin de soirée plutôt que des programmes électoraux, faute de préparation de l’opinion.
Mais un mouvement de convaincus s’était structuré au fil du temps. La mise en œuvre du revenu de base avait été retravaillée, argumentée, puis finalement chiffrée et expérimentée, en France et ailleurs. De fil en aiguille et d’année en année, le nombre de reprises du sujet par les médias avait tant augmenté que le sujet ne pouvait plus être évité par les grands partis politiques. Le cercle des initiés et des défenseurs du revenu de base s’était élargi, lentement mais conséquemment. Il fallait désormais se positionner par rapport à cette idée, ce qui constituait déjà une victoire pour ses partisans. Pénétrer le débat public, c’est le préalable à la pénétration des esprits, donc des programmes électoraux et in fine des textes de lois.

En 2062, l’union de la gauche avait ainsi intégré la mise en place du revenu universel de base dans son programme électoral.
Alors qu’il était désormais admis que l’erreur des premières formations à avoir porté cette idée sur la scène électorale était d’en avoir fait une mesure phare, révolutionnaire et donc démesurément symbolique, la gauche réussit à rendre non seulement acceptable mais également logique la mise en place du revenu universel de base. Ce faisant, le débat ne porta plus sur l’opportunité de sa mise en œuvre mais sur ses modalités, ce qui était bien moins clivant.

De nombreux éléments de ce revenu universel de base furent vigoureusement débattus. Son montant fit en particulier l’objet de longs développements. Durant la campagne, le futur président avait indiqué que ce revenu constituerait un revenu de complément et non de subsistance. Il était donc cumulable avec d’autres revenus de tous ordres : activité, capital, rente, etc. Cela avait rassuré l’électorat et atténué la pression de l’opposition, renvoyant la campagne vers d’autres sujets moins sensibles pour la gauche. Un montant avait toutefois été évoqué. Il correspondait au niveau du seuil de pauvreté, qui s’élevait en 2061 à 980€. L’objectif était simple : faire de la mise en place du RU un moyen de lutte contre la pauvreté et le présenter comme un facteur de progrès social plutôt que comme un simple outil de rationalisation des aides sociales ou, pire, comme un revenu unique et égalitaire pour tous.
Quant à une éventuelle conditionnalité du versement, s’il avait été un temps évoqué pendant la campagne de fixer des conditions d’âge, elle n’avait plus été contestée après la présidentielle.

En revanche, les modalités de versement avaient largement évolué entre les promesses électorales et la mise en place effective du dispositif, le nouveau gouvernement en faisant un sujet majeur – et quasiment unique – de négociation.

En termes de périodicité, les propositions avaient varié drastiquement, du versement unique à la naissance à un versement hebdomadaire, en passant par des versements annuel, trimestriel ou mensuel. Cette dernière option fut finalement retenue, au motif que les principaux revenus de la majorité de la population étaient toujours en 2061 des revenus d’activité, versés sur une base mensuelle, malgré l’archaïsme chaque jour dénoncé de cette échéance qui ne correspondait plus depuis longtemps ni à l’état du marché du travail ni aux parcours de vie de la majorité de la population.

De la même manière, des débats aussi longs qu’inattendus eurent lieu quant à la nature du versement. Durant la campagne, il avait en effet été annoncé que celui-ci se ferait sous forme fiduciaire directement sur le livret « RU » de chaque citoyen, qui était désormais automatiquement ouvert à chaque naissance au moment de la déclaration à l’état civil. Il suffisait alors à l’un des parents d’indiquer le nom de la banque commerciale de son choix et l’affaire était faite. Cette décision avait ravi les milieux bancaires, qui étaient dès lors devenus davantage bienveillants vis-à-vis du RU. L’affaire semblait donc entendue.

Toutefois, dès le début des discussions parlementaires, qui ne devaient être qu’une formalité, plusieurs citoyens et associations se saisirent de cette question. Quand l’un proposait que son revenu de base soit versé en nature, un autre exigeait qu’il le soit sous forme de monnaie cryptique ou de monnaie locale. Quand l’un demandait à ce qu’il puisse être versé à un membre de son entourage, un autre revendiquait qu’il puisse être échangé contre un service de son choix (place à l’université, soins primaires, etc.). Quand le gouvernement désirait qu’un dispositif unique soit arrêté pour l’ensemble de la population, l’opposition et la société civile exigeaient qu’un large choix soit offert aux allocataires. Au motif de faciliter la gestion globale du dispositif, le gouvernement maintint toutefois sa position initiale, ce qui ternit son image d’ouverture et assombrit légèrement un succès qui devait être pourtant éclatant au regard de l’avancée sociale que représentait le revenu universel de base.

Victorieuse, la gauche revint donc au pouvoir après ses succès des années 2020 – 2030 et ses déboires des années 2040 – 2050. La mise en place du revenu universel de base – rebaptisé « revenu universel » pour les agences de communication puis « RU » une fois digéré par la technocratie – fut rapide. Le 1er janvier 2063, le premier revenu universel était versé à 72 millions de Françaises et de Français, sans distinction de sexe, d’âge ou de religion. La presse étrangère s’émut de cette « avancée sociale historique au pays des droits de l’Homme », indiquant que la France « éclairait à nouveau le monde ». L’information avait été largement reprise par le nouveau gouvernement, beaucoup moins par les gouvernements étrangers. Avec l’instauration du « RU », la France pouvait à nouveau donner des leçons de dignité et de progressisme au monde entier, comme elle aimait tant le faire.

Au bout d’un an, le système avait fait ses preuves et était considéré comme acquis, au même titre que les congés payés, le mariage pour tous et le droit opposable à une vie saine. Après le suffrage, c’était désormais le revenu qui était devenu universel. Certes, à droite, les plus extrémistes remettaient en cause les grands principes fondateurs du RU, notamment son inconditionnalité. À gauche, les plus entreprenants réclamaient désormais une « dotation universelle de subsistance de base » pour les animaux ou une nouvelle limitation légale du travail humain couplée à une augmentation du revenu de base, oubliant ainsi que la valeur de ce revenu dépendait également de la valeur de la production et de l’inflation générée. Mais entre les deux et dans la majorité des programmes politiques, seul l’ajustement paramétrique de la mesure était discuté : variation du revenu de quelques euros, indexation sur l’inflation ou sur toute autre variable plus au moins audacieuse et farfelue3 , etc.

Du fait de la mise en place du RU, Arthur Pellissier était à son réveil l’heureux détenteur d’un pécule de 63 000€, dont une large part serait utilisée pour payer ses soins de réanimation puis de rééducation. Il en était aussi heureux que stupéfait. Mais plutôt qu’une stupéfaction béate, son nouveau sort le laissait dans un questionnement sceptique. À quel prix un tel miracle était-il financièrement possible ? Et puisqu’il semblait possible, pourquoi n’avait-il pas eu lieu plus tôt ?

Dans son entourage, personne n’était capable de lui expliquer avec précision le financement du dispositif. Pourtant, l’équation était simple. Le revenu universel de base avait remplacé non seulement plusieurs aides sociales mais également l’ensemble du système de protection sociale français tel que mis en place plus d’un siècle plus tôt. Les huit cent milliards d’euros auparavant affectés à ces deux grands postes de dépenses étaient ainsi désormais alloués chaque année au financement du revenu universel.
À cette somme conséquente s’ajoutaient plus de soixante-dix milliards d’euros de recettes fiscales nouvelles. L’impact exact de la mise en place du RU sur le marché du travail et sur le niveau d’activité des Français étant incertain au moment de la mise en place de la mesure, il avait été décidé de ne pas asseoir son financement sur l’impôt sur le revenu mais sur la fiscalité du patrimoine, la fiscalité environnementale et surtout la fiscalité de la consommation. La fiscalité des entreprises, « déjà durement touchées par la mise en place du revenu universel » selon le patron du MEAF4 , n’avait quant à elle pas été mobilisée.
Bien sûr, des voix s’étaient élevées pour dénoncer « la fin de la Sécurité Sociale » et « la hausse des impôts, toujours pour les mêmes ». Elles restèrent néanmoins minoritaires au sein d’une population qui s’inclinait majoritairement devant le prodige que constituait la mise en place du revenu universel et avait l’impression que son patrimoine, ses déplacements et ses consommations d’énergie ou de biens lui revenaient sous forme de revenu de base.

Mises bout à bout, ces différentes recettes finançaient plus que les 864 milliards d’euros nécessaires chaque année pour le versement du RU aux 72 millions de citoyens français. Les excédents générés par le système étaient en partie affectés à une caisse de réserve, devant permettre d’encaisser un choc exogène sur les dépenses, tel qu’un accroissement massif de la natalité, ou sur les recettes, comme une diminution du rendement des assiettes fiscales sur lesquelles était assis le RU. L’excédent restant était affecté aux autres dépenses du budget de l’État. La gestion du système était confiée au Haut Conseil au Revenu Universel, ou HACRU.

La première mandature qui instaura le RU décida par ailleurs d’y adjoindre un dispositif de cliquet devant empêcher toute diminution future de son montant. Fixé à 1000 euros par personne et par mois, le RU ne pourrait jamais être inférieur à cette somme. Dans ce cadre, le vote annuel de la loi de finances5 ne pouvait qu’en reconduire ou en augmenter le montant. Néanmoins, il ne s’agissait que d’un engagement politique du gouvernement, qu’aucun mécanisme administratif n’empêchait techniquement. Dès la campagne budgétaire suivante, fin 2063, l’opposition avait ainsi proposé de voter une assiette par an, et non un montant de revenu universel par tête. L’idée sous-jacente étant qu’une évolution démographique forte n’entraîne pas un coût démesuré pour l’État. Bien que renouvelée d’année en année, cette proposition n’avait jamais été validée par le Parlement.

Ainsi, environ 35% du PIB6 français était destinés chaque année au financement du revenu universel. Pour certains, cette proportion était démesurée au regard de l’absence de toute conditionnalité du versement. Pour d’autres, elle était au contraire faible au regard de son apport. Pour beaucoup, elle ne signifiait rien ou presque. Tel est le lot des grands nombres abstraits.

Révolution, prodige, miracle… Les mots n’étaient pas trop forts. Dans l’environnement immédiat d’Arthur comme dans toute la société, les impacts du revenu universel étaient considérables. Les inégalités de revenu s’étaient réduites et l’égalité des chances avait rapidement progressé dans les années qui suivirent l’instauration du RU. Qu’il s’agisse d’un fait avéré ou d’une impression, il semblait à tous beaucoup plus facile d’entreprendre, sans devoir espérer un héritage ou un prêt bancaire qui n’arriverait jamais. Les étudiants travaillant en parallèle de leurs études s’étaient raréfiés, ce qui n’était pas sans poser des difficultés à leurs ex-employeurs mais libérait en même temps des postes permettant aux personnes les plus éloignées du marché du travail de s’y réinsérer et d’ajouter un revenu d’activité à leur RU. En bref, il semblait que le bonheur des uns faisait le bonheur des autres et que l’avenir n’était plus réservé aux rentiers, aux successeurs, aux « fils de », aux privilégiés de naissance.

Sans être éradiquée, loin s’en fallait, la pauvreté avait reculé. Certes, le RU – qui devait couvrir les besoins primaires en soin, logement et alimentation – n’avait pas fait disparaître les sans domicile fixe, faute des dérèglements du marché immobilier et d’un parc de logements sociaux toujours sous-dimensionné. L’élévation des revenus des moins bien lotis n’avait par ailleurs pas eu d’impact sensible sur le taux de pauvreté, du fait de son caractère relatif. Mais la pauvreté absolue avait indéniablement reculé, atténuant l’incommodité matérielle des populations les plus modestes en même temps que leur sentiment de déclassement. Recevoir le même revenu que le moins à plaindre de leurs semblables, c’était établir un lien, revenir dans la communauté, faire société à nouveau.

Inversement, alors qu’il avait été longuement exposé pendant la campagne électorale précédant l’instauration du RU que ce dernier était de nature à pacifier les relations sociales et à réduire la criminalité, il n’en fut rien. Au contraire, une sorte de rancœur nouvelle se fit jour dans le cœur d’une frange des actifs et des possédants. Dans les premiers temps, ceux-là se limitèrent, par défi, à reverser l’intégralité de leur revenu de base à des associations et autres institutions d’activité générale, en médiatisant largement l’affaire. Toutefois, passé l’intérêt médiatique et surtout fiscal de l’opération, ces Tartuffe se limitèrent rapidement à encaisser leur revenu en maugréant sur son caractère inéquitable, dénonçant à tout va l’injustice de ce versement, énumérant les maux qu’il allait engendrer et donnant parfois l’impression que la France était revenue en 1790, aux lendemains de l’abolition des privilèges.

Finalement, l’impact le plus puissant de la mise en place du RU fut celui qu’il eut sur le marché du travail, sur le chômage et l’emploi, sur l’activité et l’oisiveté et sur la répartition du temps consacré par chacun au loisir et au labeur. Les clubs et cercles de parole réunissant « ceux qui avaient choisi de ne plus travailler » avaient d’ailleurs proliféré après la mise en place du RU, avant de disparaître progressivement devant la nouvelle banalité de ce choix.

Bien que tout aussi saccadés qu’avant le RU, les parcours professionnels étaient sensiblement raccourcis. Les jeunes l’utilisaient pour profiter plus longtemps de leur post-adolescence, faire des études plus poussées avant de se lancer dans la vie active ou bâtir toutes sortes de projets de création d’entreprise, de développement personnel ou artistique, d’engagement humanitaire, d’aide à ses proches ou aux plus démunis. Il n’était ainsi pas rare de rencontrer des jeunes adultes décrochant leur premier emploi à plus de 25 ans, non en raison du taux de chômage sur cette tranche d’âge mais par choix. À l’autre extrémité de la pyramide des âges, les départs en retraite7 arrivaient plus tôt dans la vie qu’auparavant, laissant chacun profiter de sa seconde partie de vie en meilleure santé. De fait, alors que la durée moyenne d’une carrière avait atteint jusqu’à 51 ans au début des années 2040, elle était retombée à 44 ans en six années de RU. Il en résultait un meilleur état général de santé de la population au moment où celle-ci cessait définitivement son activité professionnelle. Mieux : avec l’allongement continu de l’espérance de vie, la période d’activité professionnelle représentait désormais, en moyenne, moins de 50% d’une vie humaine. Le progrès social engendré par la mise en place du RU était de ce point de vue incontestable.

La rééducation progressive d’Arthur se passa sans heurts. Il redécouvrait les plaisirs de la vie et les goûtait à nouveau, avec plus d’avidité qu’auparavant. Il chérissait chaque jour le ciel pour ce qu’il appelait « son surplus de vie » ou « son bonus ». Après avoir renoué avec sa vie familiale et s’être assuré de la situation de chacun de ses proches, il eut pour préoccupation de chercher un nouvel emploi. Il s’agissait pour lui d’un réflexe primaire. Pour un adulte moyen de sa génération, il n’y avait pas d’autre possibilité que de travailler pour vivre – ce qui se transformait souvent en vivre pour travailler.

Arthur n’avait jamais été passionné par ses emplois successifs. Mais il avait toujours été éduqué à faire reposer sa subsistance sur les revenus qu’il pourrait tirer de son travail, physique ou intellectuel. Ses parents l’avaient orienté vers des études supérieures qui ne l’enchantait guère. Par facilité à l’école et volonté de ne pas contredire ses géniteurs, il n’y avait pas rechigné mais s’y était engagé sans enthousiasme, finissant par obtenir un diplôme en « Génie algorithmique » qui d’après ses parents devait lui assurer un emploi stable toute sa vie.

Effectivement, les emplois n’avaient jamais manqué, ni les salaires. Son dernier emploi le gratifiait de l’équivalent d’un peu plus de trois RU par mois, ce qui n’était pas rien en 2068, y compris avec l’inflation. Pourtant, Arthur n’était pas du bois dont sont faits les employés du mois et le savait. On lui avait dit qu’il fallait travailler et il n’avait jamais jugé utile de remettre en cause ce dogme sociétal. Il appliquait les consignes et répondait aux demandes de ses employeurs, ni plus ni moins. Il n’avait trouvé dans ses emplois successifs ni passion, ni entrain, ni même parfois intérêt.

Du haut de ses 48 ans, il répondit alors à plusieurs offres d’emploi et décrocha quelques entretiens de recrutement. Néanmoins, sa situation personnelle – les huit ans de coma et la rééducation qui les suivait – avait tendance à rebuter les recruteurs qui, au regard de l’âge et des prétentions salariales d’Arthur, ne donnèrent pas suite.

À chaque échec, le revenu universel revenait de manière lancinante dans l’esprit d’Arthur, l’ébranlant dans ses certitudes de toujours. Pour la première fois de sa vie, il prit la peine d’interroger le modèle laborieux dans lequel il avait toujours évolué.

N’étant par essence pas très dépensier, il lui semblait qu’il pouvait se contenter du minimum nécessaire pour vivre. C’était précisément ce que devait apporter le RU. Il envisagea donc de prolonger sa rééducation sans délai. Néanmoins, sa femme et lui avaient contracté des crédits, qui restaient à rembourser. Les frais de scolarité de leurs enfants et l’alpinisme, auquel il ne souhaitait pas renoncer et qu’il lui tardait de retrouver malgré son grave accident, représentaient également des dépenses que son RU seul ne permettrait pas de couvrir. Par ailleurs, il se demandait s’il pourrait encaisser le regard de ses amis d’autrefois, presque tous en activité, en cas de renoncement à tout emploi. Quarante-huit ans, n’était-ce pas jeune pour arrêter de travailler ?

Progressivement, il passa davantage de temps à quantifier les heures de travail annuelles qui lui permettraient d’assouvir ses besoins élémentaires et maintenir son mode de vie qu’à chercher effectivement un nouvel emploi. Il en conclut qu’une vingtaine d’heures hebdomadaires bien rémunérées suffiraient ; éventuellement un peu plus avant les congés d’été ou de fin d’année. Il en travaillait jusqu’à cinquante avant son accident.

Arthur se faisait ainsi au nouveau monde dans lequel il évoluait, celui qui lui offrait chaque mois un revenu lié à sa simple existence. Toutefois, il lui arrivait de se sentir en décalage avec son environnement. Comme chez des millions de Français avant lui, le calcul rationnel du revenu nécessaire à la subsistance avait progressivement été supplanté par un questionnement existentiel sur la nature du travail, son rôle sur Terre et finalement le sens de sa vie.
Il avait ainsi parfois l’impression que tout le monde, ajoutant les nouveaux projets personnels permis par le RU à leur emploi, travaillait deux fois plus qu’avant. Par moments, il se demandait si le revenu de base n’avait pas développé l’avidité, le goût pour l’argent et le « toujours plus » chez ses congénères.
Il rêvassait souvent aux innombrables heures qu’il avait passées à travailler, sans jamais réussir à déterminer s’il les avait perdues ou si elles lui avaient été nécessaires et bénéfiques. Avec une nostalgie amère, il pensait également à ses parents, aux efforts et travaux qu’ils avaient dû accomplir pour le nourrir, le vêtir, l’éduquer lui. Il aurait aimé qu’ils puissent eux aussi bénéficier de ce revenu, qui lui apparaissait toujours comme une grâce tombée du ciel. Dans ces phases méditatives, il lui semblait que sa vie était plus remise en question par ce facteur exogène, la mise en place du RU, sur lequel il n’avait eu ni responsabilité ni désormais prise, que par son accident et son coma.

Né en 2020, Arthur avait désormais quarante-huit ans et son fils ainé vingt-deux. Son accident avait eu lieu juste avant la première échéance académique de ce dernier : le brevet des collèges. À son réveil, il le retrouvait bachelier et engagé dans des études supérieures. Il réalisait que durant ses huit ans de coma ses enfants avaient pris la plupart des décisions les plus structurantes pour leur avenir professionnel sans lui, mais avec une mère qui, malgré le fait que pour une minorité, notamment de jeunes, la mise en place du RU avait semble-t-il fait disparaître tout goût, toute disposition, toute envie de travailler, avait fait en sorte que leurs deux enfants obtiennent leur baccalauréat et poursuivent des études.
Or, voilà que son ainé profitait de la vie et de son RU pour repousser la fin de ses études et la recherche d’un premier emploi et que sa cadette ambitionnait de se borner à adapter son mode de vie au montant du RU pour ne jamais avoir à travailler. Mais avait-il eu droit à cela, Arthur ? Avait-il eu le choix ? Non ! Et en avait-il moins bien vécu ? Sur ce dernier point, ses convictions étaient chancelantes.

Sa famille, ses ancêtres, aussi loin qu’il les connaisse, avaient toujours travaillé pour subvenir à leurs besoins. Ils n’étaient pas riches et n’avaient pas accumulé d’héritage à faire fructifier et transmettre de génération en génération. Aussi, chaque génération avait eu sa part de labeur. Arthur n’y avait pas échappé et n’y échapperait pas. Il devait nécessairement en être de même pour ses enfants. Certes, en tant qu’ancien salarié, il éprouvait un désir grandissant de travailler moins, de prendre du temps pour lui, de se recentrer sur l’essentiel. Mais en tant que père de famille, qui avait travaillé toute sa vie pour subvenir aux besoins de son foyer et qui avait essayé d’inculquer ces valeurs à ses enfants, il n’y arrivait pas. N’avait-il pas appris, ne lui avait-on pas inculqué, comme à des millions d’hommes avant lui, que le travail fait la valeur d’un homme ? Que le travail, c’est la sécurité pour soi et les siens ? Que le travail, c’est la socialisation ? Que le travail, c’est la réalisation de soi ? Lui avait-on menti ? Toutes ces réflexions le troublaient profondément.

Au fond de lui, il ne pouvait se résoudre à laisser ses enfants s’éloigner du travail. Il était convaincu de devoir reprendre le rôle d’exemple joué par sa femme le temps de son coma et devait pour cela retrouver un emploi. Car comment faire comprendre la valeur du travail, comment réussir à véhiculer ce message, sans donner l’exemple ? C’était pour lui inconcevable.

Ce cas de conscience avait des conséquences délétères sur l’état d’esprit d’Arthur. Par moments, il se surprenait à jalouser. À jalouser les jeunes qui connaîtraient toute leur vie le RU alors que lui avait dû attendre près d’un demi-siècle. À jalouser les inactifs et les chômeurs, qui touchaient mille euros par mois alors que lui avait travaillé jusqu’à 50 heures par semaine pour, comme il le répétait souvent, « à peine trois fois plus ». À jalouser les actifs, ceux qui touchaient chaque mois ces mille euros alors qu’ils n’en avaient sûrement pas besoin, quand bien même Arthur n’ait aucun moyen de vérifier ses allégations. Jalousant la Terre entière sans raison, il en venait alors à s’emporter contre le RU lui-même, regrettant jusqu’à son instauration.

Durant l’une de ses pires crises de jalousie, il s’était ainsi emporté contre sa femme, menaçant d’engager toutes les démarches administratives et judiciaires nécessaires pour ne plus toucher ce revenu universel8 , qu’il estimait ne pas mériter mais surtout qu’il estimait encore moins mérité par « les autres ».
 — Si tu te lances dans ce processus, ça sera sans moi, lui répondit sa femme d’un ton très calme. Car il faut être bête et méconnaissant de l’Histoire pour renoncer à un droit. Et je ne serai la femme ni d’un idiot, ni d’un ingrat.
Il en était resté coi, abasourdi. Cette sentence de sa propre femme lui avait fait l’effet d’un uppercut, d’un électrochoc, dont les effets se propageaient seconde après seconde dans tout son corps. Il décida de sortir prendre l’air pour retrouver ses esprits.

Il était 18h30. L’air d’été était chaud et sec ; la lumière du soleil de fin de journée était douce, presque idéale. Assis seul sur la terrasse de son pavillon, Arthur s’ouvrit une bière et pensa à ce que venait de lui dire sa femme. Revoyant mentalement la scène, il comprit à quel point son emportement était excessif et sa position indéfendable. Il en sourit intérieurement.
Savourant sa bière, il laissa son esprit divaguer et pensa à tout ce qu’il avait toujours eu envie de faire sans jamais trouver soit le temps, soit l’argent, soit les deux. Passer plus de temps avec les gens qui comptent, voyager et voir le monde, apprendre, développer ses savoirs manuels, etc. Autant d’idées qui n’ont pas toutes de valeur marchande mais dont la valeur est inestimable.
Il constata également avec amusement qu’aucun de ses désirs profonds n’avait trait au monde du travail. L’étonnement laissa rapidement place à la satisfaction, et un sourire se dessina sur ses lèvres. Le temps de revoir l’ordre de ses priorités et d’adapter son emploi du temps à ses envies personnelles, et non l’inverse, était venu. S’il avait « une seconde vie », ce n’était pas pour reproduire la première. Oui, en tant que père, il serait un exemple. Celui qui guide, pas celui qui prescrit et impose. Arthur avait achevé sa mue.

Songeant à ce que seraient ses activités dans les mois à venir, il se renfonça davantage dans sa chaise de jardin et s’ouvrit une deuxième bière. Il avait désormais tout le temps pour y réfléchir.

adrienhugerot@gmail.com


[1] Le Groupe Hospitalier Grenoble-Alpes

[2] Apparu dans les années 2050, le « Centre Personnel de Services », ou CPS, est un micro-ordinateur qui regroupe les fonctionnalités des anciens smartphones et anciennes cartes de crédit et stocke les données personnelles de santé ou d’état-civil de leur propriétaire.

[3] Notons à cet égard la proposition d’un député environnementaliste (terme ayant supplanté « écologiste » dans le vocabulaire des universitaires, des forces politiques et des commentateurs du monde) qui avait proposé une indexation du RU sur la population de canards colvert, espèce dont la taille de la population était devenue problématique.

[4] Le Mouvement des Entreprises et Actifs Français (MEAF) a succédé au MEDEF en 2062, en réponse à l’instauration du revenu de base.

[5] La loi de financement de la Sécurité Sociale disparut en même temps que la Sécurité Sociale.

[6] Bien qu’imparfait et décrié depuis plus d’un siècle sans qu’aucune organisation n’arrive à le remettre définitivement en cause, cet indicateur restait la norme de mesure de la richesse, faute de contre-proposition consensuelle.

[7] Le mot était toujours utilisé bien que plus aucune pension ne soit versée depuis qu’elles avaient été remplacées par le RU.

[8] Dès la première année d’instauration du revenu universel, on dénombra plus d’une dizaine de procédures de ce genre. Relevant plus d’une volonté d’obtenir une attention médiatique que d’une réelle volonté de renoncer à un revenu, ces cas rares mirent les services de distribution du RU dans un grand embarras. Trois affaires eurent des suites judiciaires, qui toutes trois conclurent à l’impossibilité de renoncer au versement du RU, créant ainsi une jurisprudence désormais fermement établie.

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