Ambre Fourrier est doctorante en sociologie à l’UQAM et chargée de cours à HEC Montréal. Proche du milieu de la décroissance, elle s’intéresse à l’économie politique et à la philosophie politique. Elle a rédigé un mémoire sur le revenu de base dans le cadre de la maitrise en gestion de l’innovation sociale à HEC Montréal.

Lors de l’agora du 20 février, elle viendra présenter son ouvrage “Le revenu de base en question : de l’impôt négatif au revenu de transition” (paru en 2019 aux éditions écosociété) qui propose un aperçu du débat actuel sur le sujet, et une synthèse des différentes propositions de revenus de base. Elle souhaite poursuivre ses recherches sur ces deux thématiques : travail et décroissance.

1 – Comment avez-vous découvert le revenu de base ?

À l’époque, j’étais impliquée au parti socialiste français dans une petite section qui réunissait les « français de l’étranger» à Montréal. Ces sections un peu éloignées de l’hexagone permettaient sans doute davantage de laisser émerger des débats de fond, loin de la politique politicienne et de la lutte pour le pouvoir. Mon ex-conjoint, Yan Chantrel, m’en avait parlé, on débattait surtout entre nous de cette idée qui remettait largement en question la méritocratie tronquée sur laquelle reposent nos sociétés. Par ailleurs, à l’époque j’étudiais en sciences politiques à l’Université de Montréal, et j’étais très préoccupée par le maintien des politiques sociales, mais plus précisément, par la question du chômage, de l’exclusion sociale liée à celui-ci ainsi que du sentiment d’inutilité que nous renvoie la société, lorsqu’on se trouve dans cette situation. 

En 2009, au moment de la crise économique, j’étais encore en France et j’allais avoir 18 ans, c’était deux ans avant de venir m’installer au Québec. À l’époque, alors que je n’avais pas mis un orteil ou à peine dans le monde du travail, j’avais déjà le sentiment d’être un être « surnuméraire» pour reprendre un terme du sociologue Robert Castel. Ce sentiment écrase la créativité, la volonté d’agir, c’est d’une violence inouïe, celle de considérer que notre vie peut être « de trop» pour la société. De surcroît, j’habitais, à ce moment-là, en face de ce qu’on appelait à l’époque Pôle emploi et je voyais tous les jours, en faisant à manger, la file s’étendre devant l’entrée du service. Pour moi, il y avait quelque chose de révoltant. Aujourd’hui, je parlerai d’une « pathologie sociale» pour reprendre les termes de Axel Honneth à affronter. 

Par ailleurs, les appellations courantes pour parler du monde du travail et de ceux qui en attendent un, me semblaient inadéquates et facteur de reproduction des violences. On parle par exemple, encore de population active, mais cela sous-entend-il que les êtres humains qui n’en font pas partie sont « passifs»? Quelle norme permet d’affirmer une telle chose? La dignité de tous à chacun ne passe-t-elle pas en partie, au contraire par la reconnaissance du pouvoir d’agir, entendu ici au sens large? Je reste très sensible à l’appropriation de ce mot, « action » dans l’espace social. Par exemple, dans le milieu universitaire, le terme « recherche-action» est à la mode. Mais, signifie-t-il, alors, qu’il y a de la recherche passive? L’action pour Arendt, c’est la parole publique, ce que l’on ne peut déléguer sans perdre son humanité. Elle ne devrait pas être appropriée, par une catégorie de personne qui s’auto-proclame plus active que les autres pour gagner en légitimité.

Ainsi, j’ai compris bien plus tard, dans mon parcours universitaire, grâce aux théories féministes marxistes notamment, que ces oppositions : actif/passif, entreprenant/fainéant, méritant/non méritant, très souvent associés qui me mettaient mal à l’aise, étaient très marquées à la fois, par les normes capitalistes d’une part (est valorisé ce qui permet d’accroître le capital) et les normes patriarcales (est valorisé ce qui est du point de vue situé permet la reproduction d’une forme de domination masculine, ce qui a des implications sur hiérarchisation des activités et la valeur qu’on leur accorde).

Enfin, pour répondre à votre question, je peux finir en disant que du point de vue de ma socialisation primaire, j’étais aussi préparée à aborder une telle question, car j’ai grandi avec une mère travailleuse sociale. Les termes de RMI, revenu minimum d’insertion, et plus tard, RSA revenu de solidarité active, étaient présents dans les discussions à table. À titre anecdotique, mais aussi révélateur, je n’avais aucune idée de ce à quoi correspondait l’acronyme HEC, mais RMI/RSA, oui, très tôt! Ainsi, j’ai connu très jeune, l’existence de ces minima sociaux et les batailles que ça prenait pour obtenir ce droit ainsi que son importance dans la vie des personnes en demande. 

Voilà les bribes de socio-analyse que je vous propose, pour expliquer comment j’en suis arrivée à traiter d’une telle question de recherche


2 – Comment conciliez-vous votre approche du revenu de base avec vos engagements écologistes ?

Quelques années plus tard, c’est en fait dans un cours sur la décroissance à HEC Montréal que j’ai découvert le revenu de base. Le cours a été créé par Yves-Marie Abraham, sociologue et aujourd’hui, il sera intégré à un programme complet sur la décroissance interfacultaire. 

Dans ce cours, nous remettions en question le système économique capitaliste en interrogeant l’orientation de la production et ses répercussions, qui étaient destructrices sur le plan écologique, de la justice et même de la liberté. Ainsi, il s’agissait d’interroger plus fondamentalement : qui décide de ce que l’on doit produire? À qui sert notre travail? À qui profite-t-il? Quel est son contenu, son intensité, son organisation? Bref, autant, de questions très larges, qu’une politique de revenu de base, pourrait permettre, du moins de manière transitoire, de questionner dans l’espace public, en détachant le revenu de l’obligation de se soumettre à un employeur.

André Gorz, l’un des penseurs de l’écologie politique, que j’ai largement lu à l’époque, finit d’ailleurs par défendre cette idée à la fin de sa vie pour permettre la multiactivité qui est pour lui l’horizon de l’émancipation c’est-à-dire de l’autonomie dans le respect de notre habitat. Cela se rapproche, pour une part d’ailleurs, de la vision émancipatrice, défendue aujourd’hui, par Aurélien Berlan dans son ouvrage “Terre et liberté”, sorti en 2022 aux éditions La lenteur. Il s’agit de valoriser un mode de vie dans lequel la multiactivité a toute sa place sans attendre l’âge de la retraite. 

Le revenu de base peut donc être compatible avec la décroissance dans la mesure où celui-ci, peut nous redonner une marge d’autonomie, et permettre des périodes d’expérimentation, de réapprentissages, de savoir-faire, une réorganisation de la vie sociale, pour que notre mode de vie soit moins « impérial» (Brand et Wissen, “Le mode de vie impérial – Vie quotidienne et crise écologique”, éditions Lux Québec, 2021), et que l’on se « délivre» progressivement moins des tâches de subsistances pour reprendre le concept, d’Aurélien Berlan. Bien sûr, ce n’est pas non plus la panacée, il va falloir lutter, sur un certain nombre d’autres fronts (les GAFAM notamment, afin qu’une politique de revenu universel ne soit pas annulée par ces derniers, qui font de l’extraction à la fois minière et temporelle), mais il peut, peut-être servir de « socle» à un changement social d’ampleur. 

Pour finir et répondre à votre question : comment concilier écologie et revenu de base? Je dirai que le revenu de base peut permettre, en tant que politique de « transition» — au sens propre du terme c’est-à-dire, le fait de passer d’un état à un autre, de faire émerger une autre organisation de la vie sociale, de questionner notre système productif, le temps qu’on lui consacre et son orientation. Cela dit, il ne faut pas qu’il soit trop dépendant d’une énergie, comme l’énergie fossile comme c’est le cas par exemple en Alaska où les citoyens et citoyennes reçoivent une partie de la rente pétrolière.

3 – Comment vous est venue l’idée d’une typologie des revenus de base ?

L’idée de typologie, je la dois en partie à mon directeur de mémoire qui m’a surtout dit que le débat ne lui semblait pas clair. 

Par ailleurs, alors que j’étudiais en gestion (dans l’espoir de trouver du travail), j’avais surtout en tête les outils théoriques d’une ancienne étudiante en science politique, me méfiant à priori de certaines formes de consensus si élastique (de Milton Friedman à André Gorz). 

Des premières lectures, je me suis dit qu’en matière de revenu de base « le diable se cachait dans les détails» pour reprendre une phrase de Nietzsche. Par ailleurs, je tenais au système de sécurité sociale, et n’avais pas envie, que le revenu de base serve de cheval de Troie pour le détruire. Ainsi, pour qu’il y ait un véritable débat démocratique sur la question, il me semblait que d’une manière ou d’une autre, il fallait faire éclater la proposition. Je ne le faisais pas vraiment dans une perspective stratégique, mais la volonté somme toute modeste, de faire « œuvre de clarté» comme le proposait Weber. Tout en ayant conscience du caractère normatif, avec lequel je regardais le débat, dont j’avais conscience et que je mettais au jour de manière explicite. C’est une méthodologie, issue de la pensée critique qui paraît simple, mais elle demande beaucoup de recul et un travail sur soi. 

J’ai aussi été très marquée lorsque j’ai travaillé sur le sujet, par la perspective de Bernard Friot qui me faisait réfléchir énormément et avec laquelle je me trouvais largement en accord, mais, je naviguais dans une autre réalité, dans un système beveridgien*, où l’on confond dans le langage courant « taxes», « impôt», « cotisation» et où l’idée de « salaire socialisé» est un impensé (retraite par capitalisation). Il y a une dimension culturelle importante quand on décide d’aborder un tel sujet qui apparaît à priori universel. On vient toucher le rapport à l’argent, à l’Etat, aux institutions sociales! Il y a beaucoup de blocages symboliques à défaire… La perspective comparée m’a amené à bien saisir les différents « types» de système de sécurité sociale dans le monde (par bribes, car le sujet est immense!).

4 – Parmi les quatre groupes de propositions que vous distinguez, lequel vous semble aujourd’hui le plus crédible politiquement en France ?

Je ne sais pas si je peux répondre vraiment à votre question. Que veut dire « crédible»? Auquel, on peut « croire» collectivement dans le contexte actuel? Je ne sais pas. On peut « croire» collectivement à beaucoup d’utopies, je l’espère encore. 

Cela dit, du point de vue stratégique, si c’est cela que vous entendez par crédible, et pour aller dans le sens de « l’éthique de la responsabilité» comme disait Weber, je dirais qu’il est urgent de militer, pour qu’il y ait moins de conditions restrictives à l’accès au RSA (avoir travaillé deux ans, moins de 25 ans, être soumis à une coercition algorithmique, à des entretiens disciplinaires, à des risques de sanctions etc.). Il faut aussi documenter ce que les personnes font concrètement dans cette situation, pour bien montrer que « l’inactivité» à laquelle on les associe à priori est une fausse représentation de la réalité. Il s’agit ainsi de déconstruire ces préjugés, ancrés dans une certaine vision de l’économie qui suppose trop souvent que les individus n’agissent que sous l’effet de motivations extrinsèques et jamais intrinsèques, comme s’ils étaient des personnes uniquement calculatrices et vides. 

Par ailleurs, comme je vous le disais, j’ai écrit ce livre au Québec, et même si les témoignages recueillis ne sont pas recensés dans l’ouvrage, j’en ai entendu plusieurs dans le cadre d’événements militants, en éducation populaire…qui ont marqué mon analyse. Une personne sur l’aide sociale m’a dit, une fois : « ma vie s’est largement améliorée le jour où plus encore que l’augmentation de mon revenu, j’ai eu accès à un logement». En période, l’inflation des loyers cela est largement à prendre en compte si on ne veut pas que ce revenu finance les propriétaires. C’est une donnée qui m’apparaît importante aussi sur le plan stratégique pour penser le revenu de base, mais je crois qu’en France sur ce point, c’est peut-être un peu mieux qu’ici, au Québec en termes de loyer à prix raisonnable. 

Enfin, le taux de non-recours aux prestations (évalué autour de 30%) est une donnée importante que vous avez produite en France. Elle rappelle l’inefficacité des politiques sociales en vigueur. À ma connaissance, nous n’avons pas ce chiffre au Québec. Or, je pense que c’est un outil stratégique puissant pour faire valoir la nécessité d’un débat sur le revenu universel.

5 – En tant que sociologue, pensez-vous que la société soit prête à un dépassement du capitalisme qui est la condition selon vous d’un véritable revenu de base émancipateur ?

Les sociologues font parfois de la prospective, c’est-à-dire des projections sur l’avenir, mais lorsqu’ils le font, ils restent éminemment prudents. La sociologie est une science qui vise surtout à comprendre le présent. Cela fait plus de 200 ans que des personnes luttent contre ce système économique et politique, il faut donc rester modeste. Mais, en leur hommage, il s’agit de continuer dans cette voie. Une manière de le faire, est de poursuivre le travail de compréhension, de la dynamique de nos sociétés capitalistes, que l’on n’arrive pas tout à fait encore à bien saisir, alors même que l’on sent bien, intuitivement, qu’il y a un essoufflement : il ne tient plus ses promesses sur plusieurs plans. Par exemple, la surproduction se traduit aujourd’hui par des coûts sociaux immenses, des épidémies de burn-out, de maladies de civilisation comme les maladies chroniques…etc. Bref, pour reprendre un terme de l’historien François Jarrige, la liste « des regrets» apparaît de plus en plus importante. C’est aussi l’analyse que proposent les objecteurs et objectrices de croissance et les travaux que l’on tente de mener à l’intérieur d’un collectif Polémos pour défendre ces idées au Québec. 

Par ailleurs, je plaide pour une analyse systémique de la compréhension des problèmes, on ne s’en sortira pas simplement en regardant uniquement le problème de la « pauvreté» par exemple : il faut lever le nez de notre objet, et tenter d’avoir une pensée plus globale pour établir un « diagnostic » (Berlan, “La fabrique des derniers hommes, retour le sur le présent” avec Tönnies, Simmel, et Weber, La découverte, 2012.)

*Le système beveridgien est un modèle de protection sociale financé par l’Impôt et géré par l’État. Il s’inscrit dans une logique assistancielle et est caractérisé généralement par l’existence d’un filet de sécurité sociale minimal dans lequel les prestations sont uniformes. Dans les écrits, on oppose ce principe au modèle bismarckien fondé sur des systèmes d’assurance collective, parfois gérés par les cotisants eux-mêmes.