Ce texte est la reprise de l’article “A bas le travail” publié sur le blog lundimatin#419 le 11 mars 2024.

À BAS LE TRAVAIL

« Tel est notre projeeeeeet ! »

France Travail, que se cache-t-il derrière ce logo moisi et cette nouvelle appellation qui sent bon le pétainisme photoshopé ? Une offensive contre les pauvres et à toutes celles et ceux qui, d’une manière ou d’une autre, refusent que leur existence s’articule autour du travail. Nous avons reçu cet article plein de fraîcheur qui vient nous rappeler à quel point le refus du travail est diffus, jusque chez les rentiers et les ultra-riches. Il pose néanmoins une question et un problème fastidieux : peut-on devenir déserteur professionnel ?

France Travail, que se cache-t-il derrière ce logo moisi et cette nouvelle appellation qui sent bon le pétainisme photoshopé ? Une offensive contre les pauvres et à toutes celles et ceux qui, d’une manière ou d’une autre, refusent que leur existence s’articule autour du travail. Nous avons reçu cet article plein de fraîcheur qui vient nous rappeler à quel point le refus du travail est diffus, jusque chez les rentiers et les ultra-riches. Il pose néanmoins une question et un problème fastidieux : peut-on devenir déserteur professionnel ?

« Nous ne lâcherons rien, tant que tous ceux qui peuvent revenir vers l’emploi perdureront dans le chômage ». Gabriel Attal s’est trouvé un combat : rendre la vie impossible aux pauvres qui ne travaillent pas. Faire en sorte qu’il devienne matériellement intenable de rester sans emploi trop longtemps, forcer même les plus récalcitrants et les plus anéantis à s’y coller à coup de coupes dans les aides et d’intensification du harcèlement par les agents de France Travail.

Notre premier ministre nous connaît bien, nous n’aimons pas travailler. Si tout n’est pas mis en œuvre pour nous y obliger, nous rechignons à nous lever chaque matin pour nous rendre au boulot. Les syndicats auront beau s’indigner de ce discours culpabilisant, prétendre que nul n’apprécie de se trouver sans emploi, que cette situation est toujours subie, les chômeurs ne songeant qu’à retourner au charbon au plus vite, Gabriel Attal n’en croit pas un mot et nous non plus. S’il est évident que de nombreuses personnes sont prises à la gorge et ne peuvent se permettre de vivre avec des indemnités réduites, parfois drastiquement depuis la dernière réforme du chômage, elles n’en aiment pas pour autant travailler ; ce sont les mêmes qui, si elles gagnaient au Loto, auraient pour premier geste magistral de jeter leur démission au visage de leur patron.

Ce culte moribond du travail qui court de la CGT au gouvernement ne trouve plus d’écho autour de nous. Partout où nous regardons, nous voyons toutes sortes de fuites, de dérobades et de subterfuges pour esquiver le travail, grapiller du temps de vie. Celle-ci préfèrera gagner moins en travaillant à temps partiel, celui-là réduira sa clientèle au strict minimum, cet autre se fabriquera sa propre semaine de quatre jours en feignant une grippe intestinale le jeudi soir, cette dernière préfèrera vendre quelques grammes de cannabis plutôt que de replonger même une semaine dans le salariat. Le moindre employé de bureau est passé maître dans l’art de se dérober au travail depuis l’intérieur : scroller sur Instagram à la faveur d’une bonne orientation de son écran d’ordinateur, passer pour laborieux afin de ne pas se voir allouer de tâche supplémentaire, arriver un peu en retard et partir un peu à l’avance le jour où le chef est en déplacement, repeindre sa cuisine sur son temps de télétravail, tricoter une écharpe la caméra éteinte lors d’une réunion zoom… Un tas de vieilles techniques de sabotage adaptées au goût du jour. Ces pratiques ont désormais des noms sur les réseaux sociaux, certains néologismes comme « quiet-quitting » (démission silencieuse) génèrent des vidéos à plusieurs millions de vues. C’est dire si le mot d’ordre À bas le travail est devenu mainstream.

Et puis nous sommes nombreuses et nombreux à avoir choisi de vivre chichement au RSA, ou à peine plus grassement en alternant périodes de travail et chômage – tel est notre projeeeeeet. Avec les dernières réformes de Pôle emploi et du RSA nos plans de vie sont compromis.
Nos amis étrangers n’avaient de cesse de souligner la chance folle qu’on avait avec notre système d’aide et d’indemnisation, là où dans leur pays les allocations chômage n’existent même pas. Ils avaient raison, ce n’était pas si mal, on s’en rend mieux compte à présent que ces quelques douceurs nous filent entre les doigts.

Qu’on ne s’y trompe pas, la défiance envers le travail n’est pas qu’une affaire de pauvres, les riches le fuient avec le même engouement. Sans même parler des plus fortunés pour qui l’argent s’autogénère mécaniquement, combien de semi-nantis attendent avec impatience le jour où ils pourront enfin se passer de travailler pour vivre de leurs revenus immobiliers ou de leur portefeuille boursier. Plutôt parasite que larbin de luxe. À la différence des pauvres, leurs dispositions anti-productrices ne sont pas dans le viseur de Gabriel Attal. C’est qu’il ne fallait pas tout à fait croire notre premier ministre quand il prétendait faire la chasse à « l’inactivité ». Ce n’est qu’une certaine inactivité qu’il redoute, celle nécessairement séditieuse des pauvres. Que manigancent-ils tous ces miséreux quand on ne les jugule pas par le travail, à quoi ont-ils le temps de réfléchir ? C’est vrai qu’il y a de quoi être inquiet.

On ne manquera pas de nous faire mille objections. Certaines personnes sont contentes de leur travail, nous dit-on. Tant mieux pour elles. Nous ne doutons pas que ces personnes existent, soit qu’elles aient réussi à se fabriquer un petit cocon de sens, au prix de quelques renoncements ou compromissions, soit qu’elles appartiennent à cette catégorie énigmatique et assez effrayante d’individus naviguant avec joie et assurance sur les eaux troubles du monde (nous les appelons macronistes en France).

Les gens sont encore professionnels et s’appliquent à la tâche, nous assure-t-on, il n’y a qu’à regarder les infirmières qui ne comptent pas leurs heures, les profs qui se plient en quatre pour leurs élèves… Tout cela est vrai, et tout cela a peu à voir avec l’expression d’un amour pour leur travail, certainement pas avec sa valeur morale bien digérée. C’est ce qui tend à se passer quand on réunit ensemble des êtres humains. Ces derniers s’entraident, ne se laissent pas tomber, font de leur mieux, se décarcassent.

C’est toujours un certain travail que l’on refuse ou que l’on fuit, celui dont la forme nous est imposée, qui tourne sur lui-même sans autre but que sa perpétuation, celui qui ajoute de l’absurde à l’absurde, ne nous concerne en rien, celui dont nous subissons sans raison valable la dureté, qui ne sert qu’à financer notre survie. C’est ce travail-là, pas toute forme d’effort ou de labeur, la vie serait triste sinon.

Friot et consorts le répètent à l’envi : les gens ne se morfondent pas dans le désœuvrement quand ils cessent de travailler. Donnez-leur du temps rémunéré et voyez comme ils commencent à retaper leur maison, planter des légumes dans leur jardin, apprendre le vélo à leurs petits-enfants, faire de la poterie, composer des chansons, aider leur vieille voisine à tailler sa haie.

Des esprits contradicteurs ne manqueront pas de brandir l’image d’Epinal du type au RSA passant ses journées à jouer aux jeux vidéo en fumant des pétards. Nous n’avons rien à reprocher à ce type, si tant est qu’il existe, si nous pouvions d’un coup de baguette magique transformer le clown survolté qui nous tient lieu de Président, ce soi-disant bourreau de travail insomniaque, en un gamer RSiste défoncé, nous le ferions sans hésiter, l’humanité ne s’en porterait que mieux.

D’ailleurs cet RSiste n’est pas très différent du retraité vissé du matin au soir devant la télévision, à enquiller les bières – puisqu’on en est à dérouler les clichés. Lui qui avait si vaillamment travaillé toute sa vie ne sait subitement plus quoi faire du temps qui lui est offert. Embarqué depuis son plus jeune âge dans un tas de dispositifs où il ne lui aura jamais été donné de décider de rien (l’école, les études, le travail…), le voilà soudain livré à lui-même, allez profite mon vieux, responsable de la forme de sa vie, de l’emploi de son temps. On comprend qu’il soit perdu et angoissé, qu’il se réfugie dans le divertissement, s’abrutisse d’émissions bas de gamme, s’oublie dans la boisson.

On ne va pas se mentir, nous autres déserteurs professionnels avons les mêmes soucis que cet RSiste et ce retraité, nous ne nous connaissons pas mieux qu’eux, nous sommes encore tout surpris de nous retrouver avec nous-mêmes, désembarqués, en lisière d’un monde qui continue à s’agiter sans nous. Souvent nous sommes seuls, nous ne savons où rencontrer « les nôtres », ces démissionnaires invisibles, ces contempteurs masqués de la gangue irrespirable qui nous tient lieu de société, ces parias en puissance. Alors quand c’est trop dur, quand nous n’avons su créer le réseau de solidarités qui seul permet de tenir sur la longueur, que notre tante à chaque repas de famille nous adresse des regards de plus en plus désapprobateurs, nous rappelant que la société entière nous déteste, nous finissons par y retourner, rentrer dans le rang, signer pour ce CDD renouvelable pas trop mal payé, la mort dans l’âme.

Nous n’avons aucune solution à proposer. Nous continuerons tant que nous pourrons à faire des trous dans la raquette, en espérant arriver de mieux en mieux à nous reconnaître. Friot et ses copains nous font malheureusement l’effet d’une bande de gars bourrés en train de refaire le monde au fond du bar. S’ils étaient les maîtres du monde (telle est souvent la prémisse des gens bourrés), voilà comment les choses fonctionneraient. Et les plus velléitaires, ou les plus éméchés, de nous expliquer comment ils entendent passer de ce niveau de réalité où ils ne pèsent quasi rien à cet univers parallèle où on leur aurait confié les clés du poste de commande.

Sans doute ne cracherions-nous pas sur leur salaire à vie ou leur revenu universel, on en ferait notre beurre. Mais nous doutons que le packaging réformiste citoyenniste qui l’enrobe soit en mesure d’apaiser le sentiment de vide, de déprise, d’étrangeté à soi et au monde qui nous assaille depuis le jour où l’univers bien réglé où l’on était embarqué a cessé d’aller de soi.

En attendant nous allons continuer de nous débrouiller comme nous pouvons, par divers raccommodages et entourloupes, plus ou moins comme avant mais en plus pauvre, moins confortable. Il y a certains pans de la Marchandise et du Spectacle auxquels on avait déjà renoncé sans trop de peine, on risque à présent de devoir rogner sur plus essentiel (manger des légumes frais, par exemple, prendre un billet de train pour rendre visite à nos proches – c’est cher le train en France, et plus moyen de frauder). Mais le travail est mort, c’est l’évidence qui ne veut pas se dire. Macron et Attal sont les reliques d’un vieux monde agonisant qui n’appelle qu’à être saboté de toute part.