[Cette tribune est la version longue de celle publiée par le MFRB sur Libération le 15 décembre 2018]

Les images d’une révolte française circulent partout dans le monde. Cette vague de gilets jaunes qui gagne les rues, les avenues, les ronds‐points, les péages d’autoroutes et jusqu’aux Champs‐Elysées, est l’expression d’un profond sentiment d’injustice contenu depuis trop longtemps. Les enjeux soulevés par ce mouvement demandent des changements profonds et non de simples ajustements, comme ceux proposés lundi 10 décembre dernier par le président de la République. Nous, Mouvement Français pour un Revenu de Base, appelons à un grand débat sur l’instauration du revenu de base, qui pourrait être une réponse à cette crise politique, sociale et écologique.

Gilets jaunes revenu de base MFRB
https://france.attac.org/actus-et-medias/salle-de-presse/article/l-executif-refuse-de-changer-de-cap-il-ne-prend-pas-la-mesure-de-l-urgence

Une colère sociale face à l’injustice de trop

L’augmentation des prix du carburant – promue comme une mesure écologique – était la goutte d’eau (ou d’essence) qui a fait déborder le vase des injustices politiques et des inégalités criantes auxquelles les gouvernements successifs n’ont pas su répondre.

La violence « invisible » subie par beaucoup d’entre nous est pourtant bien réelle : aujourd’hui, 13,9% de la population française vit sous le seuil de pauvreté, ce qui correspond à un enfant sur cinq d’après les chiffres de l’UNICEF. Selon l’OCDE, le taux de chômage s’élève à 9,2% de la population active, parmi lesquels 44% sont des chômeur·ses de longue durée. Fait notable par ailleurs, un quart des SDF ont un emploi.

Les pauvres sont de plus en plus pauvres alors que les richesses se concentrent davantage entre les mains des 1%(1).

« Fin du monde, fin du mois, même combat »

Comme le montre le mouvement des gilets jaunes, il est aujourd’hui impensable de répondre à l’urgence climatique sans prendre en compte la dimension sociale. Le système actuel, en offrant comme horizon collectif unique la croissance économique et l’accomplissement individuel par l’emploi, ne parvient pas à concilier protection des individus et celle de l’environnement.

L’écologie est une nécessité. La surproduction et la concentration extrême des richesses au nom d’un idéal imaginaire de croissance illimitée dans un monde fini ne peut se faire qu’au détriment d’une majeure partie de la population. Mais dans une économie ayant misé sur la généralisation de la voiture individuelle, une taxe sur les carburants ne peut être qu’injuste. La suppression des services publics de proximité, des petites lignes de trains, ou encore la métropolisation qui concentre les richesses dans les grandes villes, ont contribué à la fracture territoriale, de même qu’à un sentiment d’abandon tout en favorisant un précariat grandissant.

Fin du Monde, fin du mois, Changeons le système, pas le climat. La Marche pour le climat Paris, FRANCE‐08/12/2018
Crédit : Jacques Witt/SIPA

Pour que la transition écologique ne soit pas subie ou perçue comme une nouvelle mesure d’austérité, celle‐ci doit être accompagnée par des mesures à la hauteur de l’enjeu social. Notre système fiscal peut être rendu plus juste à travers la mise en place d’un impôt plus progressif mais aussi par le retour de l’ISF (impôt de solidarité sur la fortune), par une véritable taxe sur les transactions financières, par la lutte contre l’évasion fiscale, par la taxation des GAFA(2). Ces politiques ambitieuses pourraient permettre de financer un revenu de base ou de l’expérimenter sur les territoires. Versé à chaque individu de la naissance à la mort et sans aucune condition, ce revenu universel représente une réponse concrète à la hauteur des enjeux soulevés par les gilets jaunes

À l’échelle locale, un revenu de base permettra non seulement de lutter contre la pauvreté et de retisser du lien social, mais aussi de revitaliser à la fois certains territoires (banlieues, zones rurales notamment) et leur économie, en favorisant l’initiative privée, qu’elle soit entrepreneuriale, commerçante, ou associative. La redynamisation du tissu productif local incitera en outre la réimplantation de services publics de proximité et donc le désengorgement de certaines grandes villes, pour des territoires de vie plus résilients.

Faire souffler un vent nouveau de démocratie

Notre système de représentation se porte mal, pour preuve le taux d’abstention de plus en plus important à chaque élection. Cet éloignement croissant entre élu·es et citoyen·nes a généré un climat d’incompréhension et de colère, symbolisé aujourd’hui par les gilets jaunes. Des citoyen·nes français·es, désabusé·es d’une vie politique dominée par des professionnel·les et expert·es de la chose publique, se mobilisent, s’engagent dans la contestation politique. Réjouissons nous et donnons leur les moyens d’agir et de penser l’organisation d’un gouvernement par le peuple, pour le peuple (Article 2 de la Constitution).

La sécurité économique est un préalable indispensable pour disposer pleinement de ses droits et s’impliquer dans la vie politique. Le temps rationalisé du·de la travailleur·euse structuré par le métro/boulot/dodo, les épreuves de guichets pour espérer accéder aux aides de l’Etat et la peur du lendemain ne permettent pas cette liberté censée être le fondement de notre République. L’assurance d’un revenu inconditionnel permet le soulagement psychologique d’une peur des lendemains – cause de nombreuses pathologies sanitaires dont on pourrait socialement faire l’économie -, une réappropriation des temps de vie, la reconquête d’une autonomie, bases d’une vie démocratique foisonnante. Le revenu de base, du fait de sa capacité à assurer une autonomie matérielle et un meilleur contrôle de son temps, facilite ainsi l’exercice de la citoyenneté.

L’expérimentation d’un revenu de base en Inde est sur ce point éclairante : un projet‐pilote mené de 2011 à 2012 dans huit villages de l’État du Madhya Pradesh, porté par le syndicat de femmes travailleuses autonomes SEWA(3) et par l’UNICEF, a démontré une hausse notable de la participation à la vie politique locale, en particulier chez les femmes. Les habitant·es se sont organisé·es pour prendre des décisions de manière plus collective mais aussi pour porter leurs demandes auprès des pouvoirs publics.

En France, l’une des revendications ayant émergé dernièrement est la création d’un Référendum d’Initiative Citoyenne. Ce système existe déjà dans d’autres pays comme en Suisse. Il a d’ailleurs permis d’ouvrir le débat en 2014 sur la question d’un revenu universel et d’aboutir à un référendum sur le sujet deux ans plus tard. Si le vote est un droit et que notre régime est démocratique, nous devons nous donner les moyens d’un exercice réel de cette démocratie participative. La mise en place d’un revenu de base pourra contribuer à construire collectivement ce type d’outils démocratiques.

Égalité sociale, liberté individuelle et solidarité collective

« Je travaille 45 heures par semaine et toutes les fins de mois je finis à découvert. Je ne bougerai pas […] » (Vidéo d’un gilet jaune sur les Champs Elysées).

La détresse d’une trop grande partie de la population ne peut être ignorée. Un système basé sur le salariat et la compétitivité semble ignorer les problématiques profondes du chômage de masse et de longue durée, du travail précaire et de la souffrance au travail. Le revenu de base vise à replacer l’économie au service de l’humain et de l’environnement. Il nous permettra d’arrêter de perdre notre vie à essayer de la gagner.

Dans son discours du lundi 10 décembre, Emmanuel Macron affirmait : « Nombre d’autres pays traversent ce mal‐vivre qui est le nôtre, mais je crois profondément que nous pouvons trouver une voie pour en sortir tous ensemble. ».

Les annonces du gouvernement ne remettent nullement en cause, ni la répartition de la richesse entre travail et capital, ni les inégalités criantes de revenus et de patrimoine. Aucune demande de solidarité n’a été formulée vers les plus fortunés. Tout cela s’inscrit dans la continuité d’une politique qui depuis plus de 30 ans alimente, de manière plus ou moins affirmée, la théorie du ruissellement en misant sur les investissements et la consommation des plus riches pour dynamiser l’activité économique et l’emploi…mais qui ne fonctionne pas.

Comme lors de la mise en place de la sécurité sociale en 1945, ayons le courage d’envisager des mesures radicales et novatrices, fondées sur la solidarité réelle de toutes et tous pour assurer à chacun·e ce droit élémentaire tel que défini par l’article 25 de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme de 1948 dont nous venons, le 10 décembre dernier, de commémorer le 70ème anniversaire :

« Toute personne a droit à un niveau de vie suffisant pour assurer sa santé, son bien‐être et ceux de sa famille, notamment pour l’alimentation, l’habillement, les soins médicaux, le logement ainsi que pour les services sociaux nécessaires »

Nous appelons donc les gilets jaunes et l’ensemble des citoyenne·s à se saisir de cet outil qu’est le revenu de base et à en débattre plus largement dans toute la France. Pour construire démocratiquement les bases d’une société plus juste socialement et écologiquement soutenable.


1. D’après le dernier rapport d’Oxfam sur les inégalités, en 2017 en France, “Les 1% les plus riches ont obtenu, à eux seuls, 22% des richesses produites en 2017, alors qu’ils n’en possédaient que 17% il y a 10 ans.”

2. Les géants du web qui ne payent pas ou extrêmement peu d’impôts en France, tels que Google, Apple, Facebook, Amazon.

3. Self Employed Women’s Association

Crédit photo bandeau : Des gilets jaunes à Lille, le 8 décembre. Photo François Lo Presti. AFP