Bruno Retailleau (LR) a présenté le 8 janvier 2026, un projet en cinq points qui est décrit d’une part dans la plaquette « Travail gagnant », et d’autre part dans cinq notes techniques.
Tout est dit, de manière précise et transparente, pour qui prendra la peine de lire l’ensemble attentivement… Ce projet réaliste, inspiré par les travaux de l’AIRE (il comprend l’Allocation Familiale Unique), tranche par rapport aux discours politiques habituels. Il ose remettre en cause certains « avantages acquis ». Il fait un grand pas vers plus de justice, d’efficacité et de transparence.

Voyons ensemble les cinq points du projet :

1. Seuil zéro cotisation. Il s’agit de favoriser les heures supplémentaires pour « travailler plus ».

2. Revenu d’Incitation à l’Activité (RIA). Ce projet, inspiré des études de l’AIRE, ajoute à l’AFU le remplacement du RSA, de l’ASS et de la PA par un « RIA ».

3. Réforme de l’assurance chômage, dans le sens de la baisse des allocations pour inciter à la reprise d’un emploi.

4. Compte social unique. Une comptabilité de l’ensemble des allocations reçues, nationales et locales, y compris les tarifs sociaux et gratuités, permettra de plafonner le total par adulte à 70 % du SMIC pour que travailler plus soit toujours financièrement gagnant.

5. Travail des seniors. Il s’agit de favoriser le cumul emploi – retraite pour ceux qui ont tous leurs trimestres. L’ensemble de ces réformes, et surtout la baisse des allocations chômage, se traduirait par un gain d’environ 30 Md€, restitués aux salariés et aux entreprises.

Tout est dit, de manière précise et transparente, pour qui ne se contentera pas de ce qui est mis en tête de gondole, mais prendra la peine de lire l’ensemble attentivement.

Le RIA

L’AFU (250 € par enfant jusqu’à 18 ans), est un préalable technique indispensable.

Le RIA supprime l’ASS. Il remplace le RSA et la PA par un socle de 300+250 € par adulte, dès 18 ans pour les jeunes non rattachés au foyer fiscal des parents. Quand il y a un revenu, ce montant est réduit de 30 % de ce revenu.

Le simulateur lemodele.fr de l’AIRE permet d’en voir l’effet. Le montant annoncé est clair. Pas de forfait logement, de CRDS ou de prestations familiales reçues deux ans avant à déduire. Le socle de 300 € est inconditionnel.
La majoration de 250 € est conditionnée à 15 heures d’activité hebdomadaire, manifestant une volonté de retrouver un emploi.
Évidemment, ce n’est pas simple pour les CAF d’en juger et de tenir compte des situations particulières (santé notamment psychique…). Mais en positif, cela permet d’assurer aux jeunes étudiants un revenu de 300 € par mois, prenant le relai à 18 ans des 250 € d’AFU. L’autonomie fiscale des jeunes sera en général plus avantageuse que le maintien du rattachement au foyer fiscal des parents et donc du QF (discrètement supprimé).

Le RIA est calculé selon un cycle annuel (comme l’IR), et non plus par mois avec l’incompréhensible « effet figé trois mois ». Ce sera beaucoup plus clair, et plus juste pour ceux qui ont des revenus irréguliers. Bien sûr, il y aura un solde final, soit positif, soit négatif : trop perçu à rembourser. La dégressivité de 30 % du « revenu » sera appliquée au RFR. Comme le RFR est moindre que le revenu net (les frais professionnels sont déduits), cela équivaut à 27,8 % du revenu net. Actuellement, pour un célibataire, la PA devient nulle pour un salaire net de 1860 € (cas d’un propriétaire) ou 2030 € (cas d’un locataire en zone 1, l’écart vient du « forfait logement »).

Le RIA deviendra nul pour un salaire net de 550/0,278 = 1980 €. Le nombre de bénéficiaires ne changera pas, sauf réduction des « non-recours ». Cette « base ressources » claire et unique traite de la même façon les revenus d’activité et les autres revenus (financiers…). Actuellement, le RSA est amputé de 100 % des intérêts d’un livret ou d’un LEP !

Le RIA est individuel, soit 2x(300+250) = 1100 € pour un couple. Le RSA actuel d’un couple inactif n’est que de 815 € (+ 19 € de prime de Noël). Un frein scandaleux à la vie conjugale est supprimé. La fraude « concubins non déclarés » va disparaître.

Seuil zéro cotisation 

Il y aura trois régimes différents pour les cotisations :
• Le salaire de base (1607 heures par an pour un plein temps).
• Les 16 heures supplémentaires suivantes (de 1607 à 1623 heures).
• Les heures au-delà de 1623, sans autres cotisations sociales que CSG et CRDS. Il aurait été un peu plus simple d’oser faire clairement passer le temps de travail de 1607 à 1623 heures.

C’est néanmoins un contournement rusé des conséquences malsaines du SMIC élevé : trappe à pauvreté et trappe à bas salaire. Les employeurs et salariés vont profiter, voire abuser, de l’aubaine en remplaçant encore plus qu’aujourd’hui les augmentations salariales par des heures supplémentaires. Ce sera aux dépens de nouvelles embauches. La vraie solution, suicidaire politiquement, passerait par la suppression des réductions de cotisations patronales sur les bas salaires, des taux de cotisations identiques pour tous les éléments de salaire (salaire de base, HS, primes, avantages divers) quel que soit le niveau de rémunération, et la suppression du SMIC. Un RIA majoré compenserait, il coûterait beaucoup moins cher à l’État que les RGCP.

Compte social unique 

La non transparence des innombrables aides, allocations et tarifs sociaux, émanant de toutes les strates du mille-feuille, dont certains abusent et que d’autres ignorent, est un réel problème. La vraie solution serait de remplacer les avantages conditionnels (dépendant des revenus) et ciblés, par un montant majoré de l’AFU et du RIA. Et de redéployer les emplois publics affectés à leur gestion, notamment vers une assistance humaine à ceux qui ne savent pas gérer leur budget. Mais c’est politiquement difficile. Nombre d’élus y perdraient les arguments démagogiques qu’ils déploient pour gagner les élections, et une partie de leur raison d’exister (la gestion de cette complexité inutile et malsaine). Le projet de compte social unique (CSU) adossé à un registre national des versements (RNV) pour plafonner le total des avantages perçus par chaque adulte est un renoncement à s’attaquer au mille-feuille. À travers lui, l’État totalitaire prétend, encore plus qu’aujourd’hui, tout savoir et tout contrôler. La tâche (et donc le coût de gestion) sera immense. On va se heurter non seulement à de nombreuses difficultés pratiques, mais aussi de principe.

• Comment évaluer la valeur d’un abonnement gratuit (tel que le pass Navigo, l’accès à la piscine, l’accès à des musées…), qui peut être pas, peu ou beaucoup utilisé ?

• Le seuil unique imaginé (70 % du SMIC par adulte) va se révéler injuste : locataires – propriétaires, surendettement, aides remboursables… Il n’y a pas que handicap et dépendance à exclure.

• Certaines aides, typiquement le logement (APL, chèque énergie…), mais aussi celles qui concernent les enfants (prix de la cantine, de la garderie, du permis de conduire…) et d’autres (C2S, aides aux vacances familiales de la CAF…), seront difficiles à individualiser. Ces difficultés sont pressenties avec un calendrier étalé sur trois ans. Les exemples de foyers fictifs qui sont donnés, basés sur le RSA actuel et non pas le futur RIA, ne résolvent pas la difficulté de l’individualisation. Ils ne sont pas crédibles. Un célibataire avec un RIA de 550 € et des APL de 340 € est loin du seuil de 0,7 SMIC (1276 €). Une famille avec enfants (à sortir d’un calcul individuel) ne devrait pas être plus concernée. Ce plafonnement ne rapportera quasi rien (certainement pas les 10 Md€ annoncés), il semble n’être qu’un effet d’annonce politique. Au final Le projet de Bruno Retailleau tranche par rapport aux discours politiques habituels. Il ose remettre en cause certains « avantages acquis » et faire un grand pas vers plus de justice, d’efficacité et de transparence.

On ne peut que souhaiter que d’autres partis présentent des projets techniquement aussi robustes, avec leurs options propres.

Réactions : dépasser les oppositions ?

Le 10 janvier dernier, j’ai présenté aux adhérents du MFRB, dans le fil d’actualité, un projet politique de droite qui venait de sortir. Un pavé dans la mare de gauche ? Comment serait-il accueilli ? Il a suscité l’échange que voici :

  • Virginie : bonjour Léon ! Merci pour ton analyse. Ta conclusion semble positive alors que j’ai cru comprendre qu’il y avait un certain nombre de régressions… ce projet me semble dangereux et terrible pour un certain nombre de personnes comme pour notre contrat social. Peux-tu clarifier ton avis sur le sujet, au-delà de la simplification centrale de tes travaux ? Merci !
  • Bertrand : merci Léon de nous avoir fait part de cette information. Même si cela reste loin de nos attentes, j’ai l’impression qu’il y a une inflexion du discours des Républicains sur le sujet des minimas sociaux. En revanche, j’ai du mal à comprendre si le RIA socle est vraiment inconditionnel. De plus, comment articulent-ils le RIA socle et le RIA insertion ?
  • Léon : le projet de RIA n’est pas un RU, mais un « RSA+PA » amélioré. Il n’est pas universel. Son montant décroît de 300+250 € à 0 en fonction du revenu. Il n’est que partiellement inconditionnel (250 € restent conditionnels), alors qu’aujourd’hui, la totalité du RSA est subordonnée à 15h /semaine. C’est un projet politique présenté à un électorat de droite. Mais sur le fond, il corrige (discrètement) beaucoup des inepties actuelles de la politique familiale et des minima sociaux décrites dans mes deux livres. Sa mise en place serait un progrès considérable pour les foyers pauvres et modestes, malmenés de manière honteuse.
    En osant faire certains perdants, ceux qui profitent des irrégularités résultant des empilages incohérents actuels, il est finançable.
    Il ouvre la porte à un vrai RU (sous la forme d’un impôt négatif pour tous). Le montant restera discuté / actualisé, comme le sont le RSA et la Prime d’Activité (PA) aujourd’hui.
    Qu’un parti de droite mette dans son programme l’Allocation Familiale Unique (malgré les farouches défenseurs du QF en son sein), l’individualisation des minima sociaux, un RIA ouvert aux jeunes… c’est une sacrée bonne nouvelle !
    La question « politique » pour la gauche est : ou bien accepter un progrès technique de ce genre (une version un peu différente peut être proposée par d’autres partis que LR, les arguments de tête de gondole peuvent changer), ou bien refuser au motif que ce n’est pas le RU de nos rêves, ou qu’il faut aligner par le haut (pas de perdants).
  • Virginie : merci pour ces précisions Léon ! J’ai beaucoup de difficultés à relier un progrès social avec B Retailleau mais il fait en tout cas bouger les lignes et pourrait rouvrir un peu la fenêtre d’Overton et, espérons-le, pousser une surenchère à gauche…à moins que ceux de gauche stigmatisent encore plus le RB comme “roue de secours du capitalisme” et s’en éloignent encore plus…
    En tout cas, je te rejoins, tout ce qui pourra soulager sans régresser et bon à prendre. Je crains juste que cette version renforce l’acceptation des heures de travail obligatoires et non payées…bref, we’ll see !
  • Nadia : c’est vrai que d’un point de vue purement politique, voir la droite briser les tabous de l’individualisation qui protège l’autonomie des femmes) et de l’accès aux aides pour les 18 – 25 ans, c’est une avancée majeure. Cependant je reste plutôt réservée. Le pari risqué sur l’emploi : notre système repose entièrement sur l’idée que le travail sera toujours là. Or, avec l’automatisation et l’IA, de nombreux secteurs vont disparaître d’ici 10 ou 20 ans. Conditionner une partie du revenu à 15 heures d’activité hebdomadaire risque de devenir une impasse si les emplois se raréfient ; En fait ce projet est techniquement viable pour gérer la société d’hier, mais il me semble passer à côté du grand défi de demain : comment faire vivre les gens dignement quand le travail humain ne sera plus le moteur principal de l’économie ?
  • Léon : je suis assez d’accord, Nadia. Ce projet est-il adapté à l’avenir, qui ne ressemblera sans doute pas au passé ? Ce qui est clair, c’est que la complexité et l’imbrication des dispositifs existants les rend impossibles à faire évoluer. Ils nous rendent incapables d’affronter un avenir inconnu. L’AFU et l’individualisation sont des progrès essentiels pour rendre le système souple.
  • Guy : on ne peut pas cautionner une simplification et l’individualisation des aides qui se fera avec une régression sociale pour les allocataires des aides, les chômeurs et les salariés.

Merci pour ce dialogue. En ce début d’année où les nuages sombres s’accumulent, il me redonne confiance !

Léon Régent