La poubelle était vide.

Pas étonnant, avec le temps qu’il faisait hier, se dit Julien. Les gamins sont restés chez eux devant leurs écrans.

Le robot de nettoyage RPP-04 remit en place le couvercle. Julien le prit en main à ce moment. Installé confortablement dans son fauteuil de superviseur, il avait sur son écran de contrôle principal l’image retransmise en direct par la caméra installée sur la « tête » du robot.

Il fit pivoter celle-ci en direction d’un des immeubles situé de l’autre côté du boulevard qui longeait le parc. C’était une résidence étudiante que Julien avait repérée depuis plusieurs semaines. Après quelques adroites manipulations sur la console, une fenêtre apparut en gros plan sur son écran. A l’intérieur, la lumière était éteinte.

Ah, elle n’est pas encore réveillée. J’espère qu’elle est là.

Il n’avait pas énormément de temps devant lui. Son attente ne pouvait pas durer plus de trente minutes, à moins de devoir reconfigurer le parcours de plusieurs robots du parc. Tout devait être nickel au moment de l’ouverture, certains concitoyens de Julien n’ayant visiblement rien d’autre à faire que se plaindre à la mairie du moindre papier traînant par terre.

Soudain, la fenêtre s’éclaira.

YYYEEESSS !!! hurla intérieurement Julien.

La splendide étudiante qui logeait là et dont il ignorait le nom passa devant la fenêtre, vêtue d’un grand T‑shirt siglé d’un personnage de dessin animé. Il savait qu’elle se rendait dans sa salle de bains. Elle était censée en sortir environ dix minutes plus tard. Le plus important pour Julien était qu’elle serait alors en tenue d’Eve.

Il se frotta les mains en récapitulant dans son esprit les opérations techniques à effectuer pour obtenir un enregistrement des images du robot. Julien n’y avait théoriquement pas accès, seuls des officiers de police pouvaient le demander, dans un délai de deux jours. Heureusement pour lui, cela n’était jamais arrivé pour les images des robots de nettoyage qu’il utilisait pour assouvir ses pulsions voyeuristes.

Le week-end précédent, il s’était résolu à demander à son fils comment procéder pour capter ce qui défilait sur son écran de contrôle. Il lui avait expliqué qu’il en avait besoin pour présenter son travail à des collègues de villes voisines travaillant avec des machines différentes. Son grand benêt de fils avait gobé son histoire et s’était plongé dans ce petit défi technique. Et à sa grande satisfaction, il n’avait mis que quelques jours avant de trouver la solution.

Julien brancha, déconnecta, inséra, shunta, chargea, leurra, reprogramma. Toutes ces opérations lui prirent sept minutes. Le cœur battant, il se carra dans son fauteuil, attendant la vision dont il ne se lassait pas depuis quelques semaines. Lorsqu’il se produisait, ce petit événement quotidien lui donnait le sourire pour la journée.

Il avait mis des mois avant de découvrir comment utiliser les caméras des robots de nettoyage pour observer les gens. Il avait commencé par espionner ses voisins. Puis il s’était dit que ce serait amusant de découvrir les petits secrets des personnalités de la ville. Il s’était mis alors à rechercher leurs adresses et voir quels robots seraient les plus à même de les filmer en cachette. Il avait été jusqu’à proposer à l’adjoint au maire chargé de la propreté un changement d’organisation dans les maraudes des nettoyeurs de trottoirs.

Un jour, en regardant sa carte, il s’était aperçu que certaines résidences étudiantes bordaient le plus grand parc de la ville. Le démon de midi ne s’était jamais vraiment emparé de lui, mais il avait acquis des habitudes de voyeur. Il se dit que ce ne serait peut-être pas difficile de surprendre de jeunes beautés dans le plus simple appareil. Les étudiants fixaient rarement des rideaux à la fenêtre du studio qu’ils n’occupaient que quelques mois, a fortiori lorsque leur chambre donnait sur un parc désert le matin et le soir.

Après des mois d’une fastidieuse traque, Julien découvrit enfin la fenêtre espérée. Depuis, il avait pris l’habitude de prendre chaque matin le contrôle manuel de RPP-04 pour regarder la jolie locataire de la troisième fenêtre du quatrième étage.

Elle devait surgir d’un instant à l’autre. Julien sourit jusqu’aux oreilles, prêt à enclencher son dispositif d’enregistrement.

Une alarme retentit alors.

- Putain ! Mais c’est pas possible ! Pas maintenant !

Il appuya sur une série de boutons et une nouvelle image s’imposa sur son écran.

Elle provenait d’un robot de trottoir, RQSP-03. Celui-ci était normalement à cette heure accompagné du robot-benne RQSP-01 et du robot de chaussée RQSP-02. Ces deux derniers apparaissaient d’ailleurs à l’image, l’un derrière l’autre. Mais devant eux se trouvait un attroupement et ils étaient bloqués, leur programmation leur interdisant d’écraser des êtres humains (ainsi que des animaux).

Julien agrandit l’image puis zooma sur le groupe. Il était composé d’une vingtaine d’individus cagoulés. L’inventaire complet des accessoires du parfait émeutier les équipait : barres de fer, bouteilles pour cocktail Molotov, bombes de peinture pour slogans salissants, battes de base-ball.

L’opérateur n’hésita pas. Il reprogramma immédiatement ses trois robots pour leur donner l’ordre de rentrer à la base le plus vite possible. Aussitôt l’image filmée par RQSP-03 se modifia. Le groupe de casseurs se fit plus petit sur son écran. Mais les deux autres robots de nettoyage également. Une camionnette de livraison était entre-temps arrivée derrière eux. Elle leur barrait le passage, respectant elle aussi sa programmation : sa route passant par ce boulevard, elle attendait sagement que la voie se libère. Cela empêchait le robot de chaussée et le robot-benne de faire machine arrière. Comble de malchance, à cet endroit de la rue la ligne de délimitation des voies était continue et leur programmation interdisait formellement aux machines de la franchir.

Le temps que le superviseur de la camionnette agisse pour faire reculer son véhicule risquait d’être long. Déjà quelques individus s’approchaient prudemment du camion-benne. Julien ne doutait pas de leur volonté de vandaliser les robots.

RQSP-03 repartit brusquement vers l’avant. Il prit rapidement de la vitesse, sauta du trottoir dont il ne devait pas descendre et parvint à s’interposer entre RQSP-01 et les casseurs.

- STOP !

Le volume sonore maximal arracha un cri de douleur au premier rang de la petite troupe.

- Pardon, je ne voulais pas vous faire mal… reprit le robot, moins fort.

- Nom de Dieu ! cria un homme. Il parle !

- On nous dit que ce sont juste des machines, mais c’est faux, vous voyez bien ! reprit un autre.

- Ils sont intelligents, c’est sûr, ils vont tous nous tuer ! Moi, je me barre ! J’ai pas envie de me retrouver dans une benne à ordures !

L’individu qui avait parlé le dernier laissa tomber son cocktail Molotov pour s’enfuir. Il allait initier un mouvement de panique, mais un homme porteur d’un masque de Zorro sous un bonnet rouge à pompon intervint.

- On se calme ! C’est juste un opérateur qui contrôle ce robot ! Un traître à la cause humaine !

Devant son écran, Julien était bouche bée. Malgré son camouflage, il avait reconnu celui qui semblait le leader des émeutiers. Le T‑shirt à l’effigie des Red Angry Rabbits, un groupe de rock oublié depuis longtemps avec raison, l’embonpoint qui faisait penser à une grossesse en phase terminale et le pantalon bariolé digne d’une fête costumée ne pouvaient le tromper.

- Vincent ? reprit RQSP-01. C’est toi ?

Stupeur parmi ceux qui avaient entendu le robot.

- Mais comment ils peuvent nous identifier, chef ? interrogea un géant qui tenait une barre de fer.

- Qui commande ce robot ? demanda l’homme au masque de Zorro en fixant la caméra de la machine.

Julien décida d’engager la discussion pour gagner du temps.

- C’est Julien.

- Julien ? Julien…

- Julien Tallé. Tu te rappelles ? Je bossais, enfin je bosse toujours pour la Sonetan.

- Julien, mais oui ! Mais… Mais comment as-tu fait pour… ? Tu étais juste éboueur…

Vncent était l’ancien délégué syndical de la société de nettoyage de la ville. Au boulot, c’était lui qui répartissait le travail entre les équipes. Il ne touchait pas aux ordures et se montrait souvent condescendant envers ceux qui le faisaient, comme Julien. Celui-ci se souvenait qu’au moment de l’instauration de l’allocation universelle, Vincent avait décidé de quitter la boîte, pour, disait-il, se consacrer à un nouveau projet et ne plus être l’esclave des patrons.

- Eh bien, expliqua Julien, je suis resté, et j’ai fini par prendre du galon, tu vois.

Durant cet échange, il avait ouvert sa ligne directe avec la police municipale et tapoté un message d’urgence.

C’était inutile. Avertie par les logiciels gérant les caméras de vidéo-surveillance, elle avait envoyé sur zone ses drones volants. Les hauts-parleurs de ces derniers interrompirent brutalement le début de discussion entre les deux anciens collègue de la Sonetan.

- Veuillez cesser immédiatement cette manifestation non autorisée. Veuillez cesser immédiatement cette manifestation non autorisée. Veuillez…

Touchés par des billes de carabines à air comprimé et des cailloux catapultés par des lance-pierres, les trois drones se mirent soudainement à tanguer, perdirent de l’altitude et se posèrent tant bien que mal, l’un sur un balcon, les deux autres au sol. Ceux-ci furent instantanément mis en pièces à coups de battes de base-ball. Les émeutiers hurlèrent leur joie d’avoir triomphé aussi facilement des engins d’observation de la police.

- Hé hé ! triompha Vincent. Tu as vu ça ? Il a suffi de bien nous entraîner pour dézinguer des joujoux à plusieurs milliers d’euros. L’intelligence humaine, Julien ! Dire qu’on est en train de la sacrifier !

- Euh… Bien visé, admit l’opérateur. Tu sais, moi non plus, je n’aime pas voir ces machins-là voler au-dessus de ma tête.

Les imbéciles… C’est juste parce que les flics commandaient leurs drones en manuel qu’ils ont pu les descendre. Quels imbéciles aussi, les flics, d’ailleurs…

- Ah, ça me plaît d’entendre ce que tu dis-là, dit Vincent d’un ton satisfait. Comme quoi, camarade, tu n’es peut-être pas totalement notre ennemi.

- Votre ennemi ? Mais moi, je nettoie, c’est tout…

Derrière son micro, Julien était tendu. Il espérait que cela ne s’entende pas. Il savait que la police attendrait maintenant de pouvoir intervenir en force et réunir tous les personnels nécessaires prendrait sans doute un peu de temps. Heureusement, il avait miraculeusement réussi à nouer le contact avec le leader de la manifestation. Les émeutiers entouraient maintenant RQSP-03 et écoutaient la conversation. Ils ne pensaient plus à s’en prendre aux autres robots de la brigade de nettoyage. La destruction des drones avait calmé momentanément leur colère.

- Tu ramasses les ordures, Julien ? reprit Vincent. Tu es sûr ? Ce ne sont pas plutôt des robots qui le font ?

- Techniquement, oui, tu as raison, admit le superviseur. Disons que je les commande.

- Et vous êtes combien à le faire ?

- Euh… Deux.

L’ancien responsable syndical sourit. Il avait amené son interlocuteur là où il le souhaitait.

- À la Sonetan, on a été jusqu’à quarante-deux ! Tu te rends compte, le nombre d’emplois détruits par les robots ! Qu’est-ce qui restera aux humains, dans quelques années, hein ? Parce que ton poste aussi, un jour, il sera pris en charge par une machine, ou un logiciel !

Les acolytes de Vincent approuvèrent bruyamment sa tirade.

Julien hésitait sur la marche à suivre. S’il se lançait dans une discussion en contredisant son interlocuteur, il risquait de l’énerver et la situation tendue pouvait dégénérer. S’il l’approuvait, on lui demanderait sans doute de se montrer solidaire avec les manifestants en leur laissant endommager ses machines. D’un autre côté, s’il n’alimentait pas la conversation, celle-ci se terminerait rapidement et les émeutiers s’en prendraient aux robots qui ne bougeaient toujours pas, bloqués par la camionnette.

- Tu as sans doute raison, commença par admettre l’opérateur. Mais quand je serai viré, j’aurai quand même droit à l’allocation universelle.

- Tu parles ! rugit un homme situé à la gauche de Vincent, qui portait une cagoule de ski verte. Quand je me suis fait lourder, elle ne m’a pas suffi pour garder ma maison !

- L’allocation, elle permet juste de survivre, pas de vivre, renchérit son chef.

- Mais c’est toi qui as choisi de partir ! lui rappela Julien. Tu disais être enfin libre, que tu allais pouvoir faire ce que tu voulais de ta vie.

- Ouais, eh bien je me suis trompé. J’ai essayé de créer ma boîte, comme presque tout le monde. Je suis devenu entrepreneur en petits travaux.

- Et alors ?

- Et alors ? Tu parles ! Cela a marché quelques années, je vivais plutôt bien… Et puis les machines à peindre, les machines à placo, les machines à poser sont arrivées ! Les gens ne sont pas bêtes, ils ont vite compris qu’il coûtait moins cher de les louer plutôt que de m’engager…

- Mais c’est pareil pour tout, que veux-tu qu’on y fasse ? se lamenta Julien avec lui. Je ne veux pas vous décourager, les gars, je suis même assez d’accord avec vous, mais ce n’est pas en détruisant quelques robots que vous allez changer la situation.

- Il faut réveiller les gens ! rugit Vincent en levant le poing. Ils sont endormis par l’allocation universelle. Les richards les achètent mille euros par mois… Et eux, ils ont beaucoup plus, beaucoup plus !

- C’est vrai, mais ils paient aussi beaucoup d’impôt, et ça revient dans la poche de tout le monde par l’allocation.

- Tu parles ! Finalement, ce n’est pas cher payé pour acheter la paix sociale. Pas de salaire minimum, pas de droit du travail, mais mille euros par mois.

- Ils doivent quand même donner assez aux salariés pour qu’ils aient envie de travailler. Lorsque tu as démissionné, la paie a augmenté, la boîte avait peur qu’on parte tous.

Vincent haussa les épaules, ce qui fit bouger le pompon de son bonnet.

- Elle pouvait bien, elle ne payait plus de charge sociale, il n’y avait plus rien à financer, pas de chômage, pas de retraite.

- L’allocation, c’était mieux que ce que pas mal de chômeurs et de retraités touchaient, rétorqua Julien. Et puis on a voté, il y a eu le référendum.

- Ah ouais… Votez oui et vous aurez à vie mille euros par mois, votez non et vous risquez le chômage, puis une retraite de misère à soixante-dix ans. Le choix était difficile…

- Mais qu’aurait-il fallu faire, alors ?

- Choisir les humains ! hurla Vincent à l’adresse de Julien et surtout de ses camarades, qui saluèrent son cri d’une ovation. Obliger toutes les entreprises à avoir un minimum d’employés en fonction de leur chiffre d’affaires, par exemple.

Le son perçant de sirènes de police se fit entendre.

- Vous feriez mieux de partir, suggéra Julien à Vincent. Les flics ne doivent pas être contents de ce que vous avez fait des drones. Vu le temps qu’ils ont mis avant de réagir, c’est qu’ils viennent en nombre. Je tairai ton nom, ne t’inquiète pas, je ne suis pas une balance. Et les robots de nettoyage n’ont pas d’enregistreur de son, c’était un coût inutile pour la Sonetan.

Les forces de l’ordre se rapprochaient rapidement, elles circulaient facilement à cette heure matinale.

- Merci pour ton silence, Julien, dit l’ancien syndicaliste. Et pense bien à tout ça…

Vincent salua RQSP-03 d’un geste de la main.

- Les gars, on se replie ! ordonna-t-il en se retournant. Rendez-vous au lieu habituel la semaine prochaine !

Aussitôt le groupe se dispersa dans les rues adjacentes. La chaussée était à nouveau dégagée. Julien annula les instructions données auparavant à RQSP-01 et RQSP-02 afin qu’ils reprennent leur service habituel.

Juste au moment où ils redémarraient, un fourgon de police se mit en travers de la chaussée, les faisant stopper net à nouveau. Derrière les robots de nettoyage, la camionnette de livraison avait avancé de deux mètres. Des CRS surgirent en tenue de combat, casqués et armés. Ils se rendirent rapidement compte que les émeutiers s’étaient dispersés mais décidèrent d’entourer de banderoles rouges et blanches les débris des drones et d’attendre les ordres sur place.

- Oh non ! se lamenta Julien.

Il reconfigura une fois de plus ses robots. Trois minutes plus tard, il fut heureux de voir la camionnette entamer une marche arrière jusqu’à une petite intersection proche pour se lancer sur un autre itinéraire.

- Enfin ! soupira le superviseur en observant sa brigade de nettoyage faire de même.

Il se rappela alors RPP-04 et les instructions qu’il lui avait données. Ses doigts virevoltèrent pour afficher l’image de la caméra visant la fenêtre de l’étudiante.

La lumière était éteinte. Elle était partie.

*

* *

Jamais Julien n’avait vu un buffet comme celui-là. Sur une table d’une vingtaine de mètres se succédaient canapés, toasts, verrines ou vols-au-vent, chaque ensemble séparé des autres par des flûtes emplies de champagne. Alignés derrière les plats, des serveurs et des hôtesses tous plus souriants les uns que les autres attendaient les convives.

Le discours du président avait été interminable, il faisait une chaleur torride malgré les climatiseurs. La tension nerveuse qui l’avait accompagné jusqu’à la remise de sa médaille avait affaibli Julien : il avait soif, il avait faim. Sitôt le signal donné par le président (« Il est maintenant temps de faire honneur au talent des cuisiniers ! ») il se précipita vers le verre le plus proche et le vida d’un trait. Tous ceux qui l’entouraient devaient le considérer comme un malheureux provincial malpoli, alors il pouvait bien se moquer des bonnes manières. Il se jeta ensuite sur les petits fours. C’était si bon !

- Monsieur Tallé ? l’interpella un des huissiers de l’Élysée en surgissant devant lui.

De surprise, Julien lâcha le cinquième exemplaire du sublime canapé au foie gras végétal qu’il s’apprêtait à engloutir. En reculant pour éviter de salir ses chaussures, il poussa involontairement un ministre qui lui tournait le dos.

- Eh ! dit celui-ci en renversant son verre sur sa cravate en soie.

- Pardon, pardon… s’excusa platement Julien, rouge de honte. Je suis confus…

- Monsieur Tallé ? reprit l’huissier. Si vous voulez bien me suivre.

Julien ne se fit pas prier une seconde fois pour s’éloigner. Ils sortirent du vaste salon surchauffé sous le regard courroucé du ministre. Ils traversèrent une petite pièce pleine de dorures, puis passèrent dans les jardins en franchissant une porte-fenêtre.

Un homme se tenait debout sur la terrasse, un verre à la main.

- Le voici, monsieur le Président, lui annonça l’huissier.

Julien s’immobilisa, saisi.

- Monsieur Tallé ! Ah, je vois que vous n’avez rien emmené, c’est dommage ! S’il-vous-plaît, Rodrigue, vous pouvez aller nous chercher quelque chose à manger, avant qu’il ne reste plus rien ? Merci !

L’huissier s’éclipsa. Julien était tétanisé.

- Eh bien, monsieur Tallé ? Que pensez-vous de cette journée passée à Paris ?

- Euh… je… Bien, bien, j’ai passé une bonne journée, monsieur le Président, finit par dire Julien.

- Et cette soirée ? Pénible, hein, le discours ? Je vous regardais, quelquefois…

Julien sentit ses joues s’empourprer à nouveau.

- Pas du tout, monsieur le président, c’était très intéressant.

- Allons, pas de cachotterie, monsieur Tallé. Si je vous ai fait venir ici, c’est justement pour enfin pouvoir parler franchement à quelqu’un. Sans vouloir vous offenser, vous n’êtes pas comme les personnes que je fréquente tous les jours. Votre maire m’a beaucoup parlé de vous !

Julien sourit. Depuis qu’il avait sauvé des émeutiers la brigade de robots de nettoyage, il avait eu droit au même étalage d’éloges que s’il avait détourné de la ville une bombe nucléaire : réception à l’hôtel de ville, remise des clés, nomination comme citoyen d’honneur, le tout accompagné d’articles dans la presse municipale. Dernière initiative en date de son maire pour le récompenser, la remise de la médaille du Travail était la raison de sa présence à l’Élysée.

- C’est vrai, il m’aime bien… Même si je n’ai pas fait grand-chose pour cela.

- Comment ? Toujours ponctuel, ne rechignant jamais à faire des heures supplémentaires, et en plus vous évitez à vos robots d’être vandalisés par des casseurs. Allons, vous n’avez pas volé votre breloque !

L’huissier intervint en se raclant la gorge discrètement. Il poussait devant lui une desserte sur laquelle des assiettes étaient emplies d’un échantillon fourni du buffet.

- Merci, Rodrigue, vous pouvez nous laisser, maintenant. Je vous en prie, servez-vous, dit le président en montrant l’exemple.

Après quelques instants passés à déguster des petits fours, il relança la discussion.

- Monsieur Tallé, si je voulais vous rencontrer, c’est pour vous poser quelques questions, en tant que… comment dire ? En tant que représentant du Français moyen qui travaille, si j’ose dire. Cela ne vous dérange pas ?

Julien avala une bouchée tout rond.

- Pas du tout, monsieur le Président.

- Et soyez franc, hein ? Ne me faites pas le coup de mes conseillers qui me disent toujours oui alors qu’ils pensent le contraire. Vous n’avez rien à espérer de moi, ni ambassade ni ministère, je vous assure !

Mais que veut-il de moi ? Qu’est-ce que je fais ici avec lui ? pensa Julien.

- Monsieur Tallé, pourquoi travaillez-vous encore ?

- Pardon ?

- Vous m’avez bien compris. Pourquoi travaillez-vous encore ?

Julien écarquilla les yeux. Il comprit soudainement. Tout ce qui avait précédé était en réalité un énorme piège, pour l’amener à avouer, à avouer qu’il passait maintenant une bonne partie de son temps au travail à organiser ses petits tournages voyeuristes. Peu après l’incident qui lui avait valu la reconnaissance du maire, il était enfin parvenu à ses fins avec l’étudiante qui vivait près du parc puis s’était mis en quête d’autres actrices involontaires. Il pensait cette activité indétectable, mais ce n’était visiblement pas le cas.

- Alors, monsieur Tallé ? reprit le président en tapotant de l’ongle la médaille qu’il avait épinglée sur sa veste quelques minutes plus tôt. Ce n’est pas pour ça, quand même, hein ?

La médaille ! Le président ! Avant d’être reçu à l’Élysée, les services secrets avaient dû enquêter sur lui, ils avaient pénétré le système informatique de la Sonetan et l’avaient espionné à son tour. Tel était pris celui qui croyait prendre…

- Pour la paie ? Je ne crois pas, continuait le premier personnage de l’État. Vous vivez de la même manière que si vous touchiez seulement l’allocation universelle, et vous n’investissez pas votre épargne pour gagner encore plus. Votre enfant ne s’est pas lancé dans de longues études coûteuses, vous n’êtes pas un amateur de belles voitures ou un flambeur. Alors ? Je suis curieux de le savoir…

Julien était anéanti. La mort dans l’âme, il choisit d’avouer.

- Vous le savez bien. Mes petits films n’ont pas échappé à vos agents secrets… dit-il, penaud.

Le président s’immobilisa, bouche bée. Il ne semblait visiblement rien comprendre.

L’opérateur l’imita trois secondes plus tard, furieux contre lui-même.

Mais quel imbécile ! Mais c’est pas vrai ! Il ne savait rien ! Mais pourquoi je lui ai dit ?

- Vos… petits films ? C’est-à-dire, monsieur Tallé ?

- Je… Euh, je…

Vite, une idée !

- Monsieur Tallé, voici ce que je vous propose. Vous me dites ce que je suis censé savoir maintenant, ou bien je rappelle Rodrigue et il vous conduit auprès des agents secrets qui auraient dû voir vos petits films. Je vous préviens, je ne plaisante pas. C’est dommage, vous m’étiez sympathique.

Julien étouffa un sanglot. Il n’avait pas le choix. Au milieu d’excuses et de regrets maladroitement exprimés, il expliqua comment il détournait les caméras des robots de nettoyage.

- Votre motivation pour le travail est bien peu reluisante, conclut le président après sa confession.

- Oui, acquiesça Julien piteusement.

- Moi qui espérais que vous aimiez le travail, tout simplement. Voyez-vous, pour ceux que j’ai décorés ce soir en votre compagnie, c’est le cas. Mais ils sont écrivains, médecins, scientifiques, chefs d’entreprise, ingénieurs. Ils sont passionnés par ce qu’ils font, on ne les paierait pas qu’ils feraient la même chose ou presque. Je suis inquiet pour les emplois tels que le vôtre. Trouvera-t-on toujours quelqu’un pour les remplir ? Remarquez, en promettant de reluquer des filles…

Julien souhaitait se rattraper. Il se rappela de sa conversation avec Vincent et répondit sans relever la remarque désagréable qui lui était adressée.

- Je le pense, monsieur le Président. Vous savez, ceux qui voulaient casser mes robots de nettoyage… en fait, ils étaient jaloux.

- Jaloux ? Des robots ?

- Non, de moi… enfin de mon travail. Ils voulaient gagner plus d’argent et il y a très peu de travail… Les robots font beaucoup de choses pour bien moins cher que les humains.

- Je sais… C’est pour cela qu’on a mis en place l’allocation universelle. Schumpeter avait atteint sa limite.

- Euh… Schumpeter ?

- Un économiste mort en 1950. Il est célèbre pour sa théorie économique de la destruction créatrice. Vous connaissez ?

La réponse négative se lisait sur le visage de Julien. Le président lui expliqua.

- Imaginez une usine de chaussures. Un jour, un ingénieur a une idée qui permet de doubler la production. Moins chères, les chaussures de l’usine se vendent plus que leurs concurrentes. Les ouvriers des autres usines de chaussures se retrouvent au chômage.

- Ah, c’est la destruction créatrice de pauvreté, alors.

- Non. Que se passe-t-il dans tous les foyers qui maintenant peuvent acheter des chaussures moins chères ? Les économies réalisées sont dépensées autrement, par exemple en acquérant des chemises, ou en allant au cinéma. Résultat, les usines de chemise et les salles de cinéma doivent embaucher.

- Je comprends, monsieur le président. Jusqu’à ce qu’un ingénieur, dans une usine de chemises, ait une idée qui permette de doubler la production…

- Exactement. Et les économies réalisées sur les achats de chemise sont réinvesties dans une voiture, ou des vacances. Un cercle vertueux est enclenché.

Le président finit son verre avant de reprendre.

- Mais un jour, une limite est atteinte. Le progrès technique s’accélère. La hausse de la productivité touche trop de secteurs à la fois. Le chômage augmente brusquement. Les foyers où le pouvoir d’achat a été augmenté par la baisse des prix de production ne sont plus assez nombreux pour que la destruction devienne créatrice. On glisse alors dans un cercle vicieux : pour survivre, les entreprises doivent proposer leurs produits à des prix toujours plus bas. La productivité augmente encore, réduisant l’emploi et les salaires. Mais ce faisant, le nombre de consommateurs solvables diminue…

Julien avait sagement écouté la leçon d’économie.

- Un gars du syndicat nous avait expliqué ça, je crois. Il disait qu’on finirait par aligner nos salaires sur rien du tout…

- Oui, ou sur le coût des machines. Les entreprises ont d’abord délocalisé leur production, mais la course sans fin aux gains de productivité ne pouvait être gagnée qu’en substituant les robots aux humains.

- Évidemment, acquiesça Julien.

- Il y a plus de dix ans, quand mon parti a accédé au pouvoir, le chômage était de plus de 30 % et l’État n’était plus qu’un usager bancaire surendetté qui empruntait de l’argent pour verser des prestations sociales. Et à quoi servaient-elles ? À acheter la production des robots… Alors, avions-nous le choix ? Que pensez-vous de l’allocation universelle, monsieur Tallé ? A‑t-on eu raison de l’instaurer ?

- Vous voulez mon avis, monsieur le Président ?

- Oui, je vous l’ai dit. Un avis sincère. Je sais que vous pouvez l’être, avec un peu de persuasion…

Le sourire de l’élu rassura Julien. Il se dit qu’il ne le dénoncerait pas.

- Eh bien, au moment de la campagne de 2057, j’étais d’accord avec ma femme et sa famille. Une folie, une vraie folie. Payer les gens à rien faire ! Pour moi, c’était juste une promesse politique pour se faire élire. Et en plus, cela a marché, votre parti a gagné. Mon beau-père disait que c’était de la corruption : vous aviez acheté les voix des électeurs en leur promettant de l’argent.

- Techniquement, ce n’était pas entièrement faux, reconnut-il.

- Quand le gouvernement a annoncé le référendum sur l’allocation universelle, mon beau-père était fou ! Il jurait que vous alliez ruiner la France, qu’il ne lui resterait plus rien après sa vie de travail. Il disait que c’était donner son argent aux bons-à-rien, aux flemmards, aux incapables.

- Et que pense-t-il, aujourd’hui ?

Julien sourit à son tour.

- Il n’est pas très heureux de votre réforme. Il est content de son allocation universelle, elle est un peu meilleure que sa retraite, et il ne paie pas tant d’impôt que ça, mais sa femme l’a quitté. Le temps de comprendre que l’allocation était instaurée définitivement, au bout de trois mois elle est partie. Enfin libre, lui a‑t-elle dit. Ma belle-sœur l’a imitée peu après.

- Oui, il y a eu beaucoup de divorces, pendant deux ans.

Julien remplit à nouveau son verre.

- Je vous ressers, monsieur le Président ?

- Oui, merci.

- Si je reste au boulot, je crois que c’est aussi pour ça. J’ai peur que ma femme me quitte. On ne se supporte pas tant que ça, quand je suis à la maison. Et je suis assez macho, je me suis fait à l’idée de mettre les pieds sous la table le soir et partir le lendemain matin habillé d’une chemise propre et repassée.

Ils vidèrent leur verre. Réchauffé par l’alcool, Julien osa poser une question.

- Et pour la prochaine élection, monsieur le président, qu’allez-vous promettre ? Augmenter l’allocation universelle ?

L’élu eut un rire moqueur puis leva la tête. Dans la nuit, quelques étoiles étaient apparues.

- Cela va vous plaire, monsieur Tallé. Aller regarder ce qui se passe ailleurs.

Julien n’avait pas compris. Le Président précisa, l’œil toujours fixé sur la voûte céleste.

- Toutes ces lumières, imaginez que ce sont des fenêtres éclairées d’autres mondes. Nous avons encore tant à comprendre. Nous commencerons par en faire des images, comme vous. Ensuite, nous aviserons… Mars, Vénus et Jupiter ne sont pas si loin.

Jerome.Baud@laposte.net

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