Le mérite en France n’est plus le moteur principal des parcours de vie individuels…
C’est ce que soutient Denis Consigny, ingénieur et président de l’Association Intergénérations pour le Capital Universel. Dans cet entretien avant l’agora du 20 juillet, il explique comment nous sommes passés d’une méritocratie à une « héritocratie » et revient sur l’intuition prémonitoire de Michael Young, inventeur du mot « méritocratie » en 1958. Il propose une piste pour en sortir : une donation en capital par avance successorale, inversement proportionnelle à l’âge.
1 – Bonjour Denis Consigny, pouvez-vous vous présenter rapidement ?
Je suis un ingénieur généraliste en retraite. Je participe à plusieurs groupes de réflexion, dont le mouvement Convivialiste, et je préside l’Association Intergénérations pour le Capital Universel, que j’ai créée en 2018 dans la continuité des travaux de Bruce Ackerman, Bernard Berteloot et Michel Rocard. J’ai également une activité littéraire : mon dernier ouvrage, Chers Boomeurs, il est temps de réparer nos erreurs, a été publié en décembre 2025 aux Éditions le Pré du Plain.
2 – Vous dites qu’en 2026 nous sommes passés d’une méritocratie à une « héritocratie » (deux tiers du patrimoine des retraités vient de l’héritage plutôt que du travail). Comment en est-on arrivé là ?
Simplement parce que nous avons conservé une organisation socio-fiscale conçue durant la première moitié du XXᵉ siècle, sans savoir – ou sans vouloir – la faire évoluer pour l’adapter à la financiarisation de l’économie, puis à la mondialisation et enfin à la désindustrialisation. En conséquence, la part des revenus du travail a constamment décliné, tandis que celle de la valorisation des biens matériels (c’est-à-dire l’immobilier) et surtout immatériels, acquis ou reçus, est devenue majoritaire. Cependant, il ne faut pas oublier que :
- la fiscalité repose toujours essentiellement sur les salaires : l’impôt sur le revenu a été créé en 1916 pour financer l’effort de guerre et n’a jamais été remis en question, sauf, sans succès, dans les années 1980, par Maurice Allais,
- l’impôt frappe aussi la consommation, via une TVA qui pèse sur le pouvoir d’achat des ménages sans s’appliquer aux créations de valeur les plus importantes.
Je suis étonné par la place qu’occupe le culte de la valeur travail dans l’opinion et dans le discours politique – à l’extrême droite, à droite, au centre, et parfois même à gauche. Le travail, au sens strict, c’est une force multipliée par une distance : une quantité physique, pas une valeur. Une valeur, disait Sartre, c’est ce sur quoi on choisit de fonder son existence : la fraternité, la solidarité peuvent en être ; le travail, beaucoup plus difficilement.
C’est ce récit qu’il faut d’abord interroger, car le biais qu’il contient n’a cessé de s’aggraver : Michael Young définissait la méritocratie, en 1958, comme la résultante d’un potentiel intellectuel et d’un effort, mais la part de l’effort s’est depuis considérablement réduite. Naître dans une famille aisée suffit aujourd’hui, ou presque, à être à l’abri du besoin ; naître dans une famille pauvre laisse de moins en moins d’issues. Une étude de l’OCDE parue en 2018 a montré qu’il fallait six générations en France à une lignée pour passer de l’extrême pauvreté au salaire moyen, contre trois en Angleterre à l’époque de Young.
Sur le plan fiscal, on m’oppose souvent l’argument suivant : les patrimoines actuels proviendraient de revenus qui ont déjà été imposés en leur temps, si bien que les taxer reviendrait à une double peine fiscale. Cet argument était vrai au XXᵉ siècle mais il ne l’est plus aujourd’hui. Les individus se sont enrichis (moi y compris) moins par leur travail que par ce qu’ils ont acquis ou reçu et qui s’est valorisé depuis, l’immobilier ou l’assurance-vie notamment, sans jamais payer ni TVA ni charges sociales sur cette plus-value. Deux tiers de l’aisance des retraités provient aujourd’hui de ce type de valorisation, et un tiers seulement du fruit du travail, lourdement taxé au moment où il fut perçu. L’argument de la double imposition ne tient donc plus, puisqu’une part croissante du patrimoine n’a, en réalité, jamais été taxée une première fois. C’est pourquoi il faut relire Maurice Allais, qui proposait dans les années 1980 de remplacer l’impôt sur le revenu par un impôt sur les possessions de l’ordre de 2 %. Il citait Émile de Girardin : l’impôt sur le revenu agit comme les mors, l’impôt sur le capital comme agit comme l’éperon…Autrement dit, il faudrait alléger la fiscalité sur les revenus au moment où les gens en ont le plus besoin, entre 20 et 60 ans, et rééquilibrer l’essentiel des ressources fiscales sur les possessions et les créations de valeurs, y compris financières.
3 – Michael Young avait inventé le mot « méritocratie » en 1958. Qu’est-ce qui, dans son intuition d’il y a près de 70 ans, vous semble aujourd’hui prémonitoire ?
Tout, malheureusement. Pour moi, The Rise of the Meritocracy est, en économie, l’équivalent de 1984 ou du Meilleur des mondes en sociologie. Young a inventé le mot pour en dénoncer les limites et les dangers ; dans sa dystopie, il prévoit l’insurrection des exclus – considérés comme insuffisamment méritants par cette nouvelle classe dominante qui a succédé, en pire, à l’aristocratie – et il situe ce séisme social en 2033. En 2001, il avait écrit à Tony Blair pour lui reprocher un usage positif, donc à contresens, du terme meritocracy. Son calendrier semble en passe d’être respecté, et même devancé, si l’on songe aux Gilets jaunes.
Ce qu’il faut bien comprendre, c’est que la méritocratie telle qu’elle fonctionne aujourd’hui relève en grande partie de l’illusion : le principal mérite de ceux qui réussissent est souvent d’être nés au bon endroit, au bon moment. Le dire, c’est prendre un risque – un peu comme, sous l’Ancien Régime, contester le pouvoir d’un vicomte revenait à s’exposer à être perçu comme un fauteur de trouble, et à quelques ennuis.
4 – Vous proposez un mécanisme de « dotations en capital par avance successorale », inversement proportionnelles à l’âge. Pouvez-vous nous expliquer le principe en une phrase ?
Faire confiance, et donner aux jeunes les moyens d’entrer dans la carrière sans attendre que leurs aînés n’y soient plus ; et à leurs aînés, le cas échéant, les moyens de sortir des impasses financières dans lesquelles ils pourraient se trouver.
Dans les familles où il y a de l’argent, on a déjà pris l’habitude de ne pas attendre le décès des générations précédentes : caution pour un premier appartement, donation…Les notaires sont familiers de ces avances sur héritage (ou avances sur transferts générationnels) au point que certains héritiers découvrent, au moment du testament, qu’un frère ou une sœur en a bénéficié des années plus tôt sans que personne ne le sache. Cela ne pose généralement aucun problème : la somme, actualisée, est simplement déduite de la part reçue.
Le problème, c’est que l’héritage moyen par part, en France, n’est que de 8 000 euros – loin du coup de pouce dont les gens auraient besoin – et qu’avec l’allongement de l’espérance de vie, on hérite de plus en plus tard, souvent une fois soi-même à la retraite : de quoi refaire une toiture, rarement de quoi créer une entreprise ou participer à l’effort de croissance. L’idée a été portée à la fin du siècle dernier par Bernard Berteloot et Bruce Ackerman, dans la filiation de Proudhon, qui consiste en somme à “élargir l’esprit de famille à la société tout entière”. Cette idée, également soutenue en son temps par Michel Rocard, consiste à proposer ce coup de pouce à tout le monde au moment où il compte vraiment, autour de 25 ans. La somme de 60.000 € est pour l’instant une proposition consensuelle.
D’autres l’ont proposé, par exemple Thomas Piketty dans Capital et Idéologie, mais en le finançant d’une façon qui me paraît irrecevable pour l’opinion publique telle qu’elle est aujourd’hui : un « rasoir fiscal à deux lames » sur les possessions et sur les successions, avec des tranches supérieures à 90 %. Dans un pays qui porte déjà 3 500 milliards d’euros de dette, et où les Français restent hostiles à ce qu’ils appellent « l’impôt sur la mort », cela revient à prendre le risque de tuer l’idée.
Pour l’Association AICU, notre proposition ne serait pas un don mais un droit, confié – et j’insiste sur ce mot, confié, pas donné – à celles et ceux qui en font la demande. Par exemple au moment où les jeunes diplômés peinent à rembourser leur prêt étudiant faute d’accéder rapidement à un emploi stable. Elle pourrait être portée par la Caisse des Dépôts, ou par une banque privée : la somme apparaîtrait simultanément à l’actif et au passif de l’établissement, sous forme de créance à long terme. Les bénéficiaires signeraient un acte notarié les engageant à la rembourser, actualisée, au moment de la perception d’une donation ou d’ un héritage. A défaut, elle serait déduite de ce qu’ils laisseront eux-mêmes à leurs descendants. Un patrimoine dont les premières pierres auront été posées plus tôt sera, au final, bien plus important que celui de quelqu’un qui n’aurait pu acheter son premier logement qu’à 50 ans, même si la part reprise aux héritiers pourra leur sembler, sur le moment, un peu douloureuse.
On m’oppose souvent l’argument du gaspillage : « chez moi ça se passerait bien, mais ailleurs, cet argent finirait dans n’importe quoi ». Cet argument ne résiste pas aux faits. Les études menées par la Française des Jeux sur les comportements des gagnants de sommes raisonnables – entre 10 000 et 500 000 euros – montrent que l’usage qui en est fait reste, dans l’immense majorité des cas, tout à fait raisonnable ; ce sont les gains de plusieurs millions qui posent problème. Et même dans le pire des scénarios, un jeune qui dilapiderait 60 000 euros en quelques mois en restituerait, via les taxes et les salaires générés, environ 75 % à la collectivité : ce serait de l’argent recyclé dans l’économie. C’est pour cela que je dis : « Le fêtard d’Ibiza n’est pas plus un argument contre le capital universel que le surfeur de Malibu ne l’est contre le revenu de base ».
Le dispositif offrirait aussi, à mon sens, une réponse plus pertinente au problème du logement que le système actuel des APL et des dispositifs fiscaux type Pinel : aujourd’hui, on finance à fonds perdus des APL qui coûtent environ 250 euros par mois et par bénéficiaire, que les propriétaires, qui bénéficient en outre de niches fiscales les incitant à devenir multi-propriétaires, répercutent souvent dans les loyers. Mieux aider directement les primo-accédants à devenir propriétaires. Deux apports de 60 000 euros représentent 120 000 euros, une somme tout à fait recevable par les banques pour un premier achat. Et la mise en vente d’une partie du parc de logements aidés permettrait de limiter l’effet inflationniste d’une brusque augmentation de la masse monétaire.
5 – Vous parlez aussi de nos caisses de solidarité, avec seulement 44 % de contributeurs nets sur toute une vie. En quoi ce sujet a priori très technique concerne-t-il tout le monde, jeunes comme retraités ?
À mon avis, l’erreur originelle est d’avoir cherché l’équilibre des comptes publics sur l’année N, sans se préoccuper des parcours de vie des citoyens. En conséquence, les périodes de galère sont de plus en plus longues, avec un impact sur la natalité, et la proportion de contributeurs nets sur une vie entière ne cesse de baisser : 44 % en 2025.
Ce n’est qu’en faisant confiance, et en aidant à la construction des parcours de vie – c’est-à-dire en complétant le capital culturel confié à chaque jeune par la collectivité (un coût moyen de 200 000 euros) par un capital financier qui permettra de le valoriser dans de bonnes conditions – qu’une Nation a de vraies chances de s’aider elle-même.
Ce chiffre de 200 000 euros mérite qu’on s’y arrête : personne ne s’offusque que la société investisse cette somme dans le capital culturel des jeunes, entre le salaire des enseignants, le chauffage des établissements et l’entretien des institutions – et l’on aurait même intérêt à investir davantage, à mieux payer les professeurs et à élever le niveau, pour que les jeunes ne soient pas démunis face aux discours complotistes. Mais on investit ce capital culturel sans donner accès au capital financier qui permettrait de le valoriser. Esther Duflo, prix Nobel d’économie, l’a très bien formulé à partir de travaux de terrain : donner un capital culturel à un jeune sans lui donner accès au capital financier permettant de le valoriser, c’est lui apprendre à pêcher sans jamais lui donner les moyens d’acquérir de barque ni de filet, donc le forcer à accepter des stages ou emplois mal payés ou, pire, des jobs ubérisés (une tribune intitulée “tout travail mérite salaire et charges” que j’avais publiée en mars 1995 dans le quotidien “La Croix” reste d’une surprenante et regrettable actualité).
Cette complémentarité entre capital culturel et capital financier, c’est précisément ce qui manque aujourd’hui – et c’est ce qui explique, en creux, ces 44 % de contributeurs nets. Si l’on maintient les jeunes en difficulté jusqu’à 35, 40 ou 45 ans, ce sont autant d’années pendant lesquelles ils contribuent à peine aux finances publiques, si ce n’est via la TVA sur ce que leur permettent le RSA, les APL ou de très maigres salaires. Et cela nourrit les tensions au sein de la société, entre ceux qui ont le sentiment de payer sans fin pour les autres et ceux qui n’arrivent jamais à s’en sortir.
Rejoignez-nous pour en débattre avec Denis à l’Agora du 20 juillet à partir de 19h30, Etonner la méritocratie grâce aux Dotations en Capital. La session a lieu sur Zoom et la participation est libre.