Quelles autres options dans la « lutte contre la pauvreté » ?

Sans prétendre à l’exhaustivité, voici une présentation rapide des atouts mis en avant par des auteur.es défendant des propositions d’alternatives aux politiques actuelles qui, sans être parvenues à s’imposer, ont vu néanmoins des débuts d’application en différents lieux, sous différentes formes.

L’économiste Lionel Stoleru, après avoir présenté les formes de la pauvreté et les lacunes des systèmes sociaux existants, rappelle ce point de départ : si la pauvreté et la misère semblent avoir toujours existé, notre époque est confrontée à une responsabilité particulière : « certains pays sont devenus assez riches pour la faire disparaître efficacement ». L’auteur explore donc différentes stratégies d’aides en nature et en revenus.

Aussi, il privilégie deux solutions complémentaires : il réserve un « revenu minimum garanti » pour les inaptes au travail (à cause du risque de désincitation au travail et du coût global s’il devait être généralisé ) et un impôt négatif pour les travailleurs pauvres (complément de revenu versé aux familles dont le revenu est en-dessous du seuil fixé) qui se substitue aux autres allocations existantes. Pour les personnes exclues du système (aptes au travail mais non salarié-es et non imposables), l’auteur préconise le maintien des dispositifs existants comme l’assurance chômage. Le principe d’efficacité, sous-jacent à ces propositions, justifie ses réponses différentes selon le rapport au travail de chacun.e et les circuits différents de paiement des aides pour prémunir de la pauvreté –la complexité des circuits et des démarches, cependant, pouvant laisser des personnes sur le côté.

Certains pays sont devenus assez riches pour faire disparaître la pauvreté efficacement.

Autre proposition : plutôt qu’une société divisée entre travailleurs et inaptes au travail, la sociologue Colette Bec, spécialiste des évolutions du système assistanciel en France, suggère que nous assistons aujourd’hui au passage d’un État social à un État des droits de l’homme. La source de légitimité des politiques sociales serait désormais moins puisée dans le projet politique de « faire société » que dans une volonté affichée d’attribuer des droits à des individus paraissant de plus en plus affranchis des exigences du collectif, comme l’évoque la notion centrale de dignité. La référence aux droits de l’homme est présentée ici comme une voie alternative à l’État social mais aussi à l’efficacité - ou l’équilibre - économique pour lutter contre la pauvreté.

De manière différente, l’économiste Bernard Gazier invite à repenser l’articulation d’une prise en charge des risques sociaux de manière globale, articulée au marché du travail, ce qui lui permet de renouer avec l’intuition fondatrice du système des assurances sociales et de penser une solidarité globale qui ne soit pas seulement à destination des « pauvres ». Sans épuiser les pistes, on citera encore, le Prix Nobel Amartya Sen qui considère la pauvreté comme une absence de capacité et non comme une faiblesse de revenus et, pour cette raison, enjoint à développer de diverses manières les « capabilités » des individus.

Instaurer un revenu de base, c’est admettre d’emblée qu’il n’y a pas que le travail et le capital qui produisent les richesses et qui justifient d’en bénéficier. 

2. L’avantage décisif du revenu de base est son fondement philosophique : la répartition économique primaire

Rappelons d’abord qu’il n’y a pas un seul revenu de base, mais des formes diverses. Par exemple Alain Caillé privilégie la formule du « revenu de citoyenneté », ou encore, André Gorz celle du « revenu inconditionnel suffisant ». En économie, Yoland Bresson défend un « revenu d’existence » et Philippe Van Parijs, un « revenu de participation » ou une « allocation universelle »…

Ces auteurs ont pourtant un point commun : ils ne veulent pas simplement améliorer la « redistribution » avec des critères extra économiques complémentaires, mais modifier profondément la répartition des revenus, en l’organisant d’emblée autour d’un principe posé en dehors des règles du modèle du marché du travail (confrontation de l’offre et la demande du travail, principe de la rémunération des facteurs de production à leur productivité marginale).

Fondamentalement, leurs projets soulignent que la solution à la pauvreté se situe dans la répartition économique primaire. Instaurer un revenu de base, c’est admettre d’emblée qu’il n’y a pas que le travail et le capital qui produisent les richesses et qui justifient d’en bénéficier. C’est ce fondement philosophique que soulignait Léon Bourgeois, père du « solidarisme », évoquant l’existence d’un lien naturel et fraternel entre les individus qui les oblige les uns envers les autres. Cela créé un devoir d’assistance envers les infortunés, une « dette » que chaque humain contracte dès sa naissance puisque chaque enfant hérite de tout ce que les générations passées lui ont légué et qu’il doit aux autres comme aux générations futures. C’est aussi cette raison profonde qui justifie d’octroyer, de manière inconditionnelle, par le seul fait d’exister, un revenu de base.

Dans une société, le revenu de base doit être perçu par tous et toutes, simplement parce qu’on existe et qu’on est intégré dans ce lien qui « fait société ».

C’est aussi ce fondement que Yoland Bresson théorise en proposant comme clé de répartition la valeur-temps aux échanges sociaux : puisque tout le monde, dès sa naissance, donne du temps aux autres et participe aux échanges de temps, il ou elle mérite une part des richesses, un revenu de base.

Pour sortir de la pauvreté, le revenu de base prend acte d’emblée que les richesses produites sont déjà suffisantes globalement, qu’il ne s’agit plus de vouloir produire encore plus, ni, seulement, de mieux redistribuer, mais de trouver des clés pour répartir autrement les richesses en garantissant à chacun.e, dès le départ, un niveau de vie suffisant, supérieur au seuil de pauvreté.

Pour cette raison, je considère que le caractère inconditionnel n’est pas négociable : le revenu de base ne peut pas être considéré comme une redistribution complémentaire, ni d’ailleurs se substituer à d’autres formes de redistribution justifiées par des motifs divers de justice sociale. En effet, il repose sur un principe intangible et universel : dans une société, le revenu de base doit être perçu par tous et toutes, simplement parce qu’on existe et qu’on est intégré dans ce lien qui « fait société ».

Pour autant, cette condition nécessaire n’est pas suffisante pour lutter contre la pauvreté matérielle ; il est indispensable que son montant, décidé collectivement, permette à chacun.e de se prémunir contre la pauvreté et donc qu’il soit fixé au-dessus du seuil de pauvreté, et donné à tous ses membres sans autre condition.

Pour conclure, le revenu de base permet de penser et consolider les contours d’un « faire société » inclusif, au sein duquel est pensée une répartition. Sa force réside dans ce fondement philosophique, impliquant que tout le monde en bénéficie, d’emblée et inconditionnellement, au sein de la collectivité organisée. Une fois ce principe posé, deux questions restent à débattre : définir les contours de ces ensembles au sein desquels est réparti le (les) revenu(s) de base, avec des critères à préciser : nationalité/citoyenneté/territoire ?... Et également, pour que le revenu de base suffise à combattre la pauvreté et prémunisse du dénuement matériel, définir un montant, nécessairement au-dessus du seuil de pauvreté.

 Maryse Bresson,
Professeure de sociologie à l’Université de Versailles Saint-Quentin en Yvelines,
maryse.bresson@uvsq.fr

__________________________________

Bibliographie

Bec Colette, 2007, De l’État social à l’État des droits de l’homme ? Rennes, PU Rennes.
Bourgeois Léon, 1896, Solidarité, Paris, A. Colin. lire en ligne [archive])
Bresson Maryse, 2020, Sociologie de la précarité (3e ed. revue et augmentée), Paris, A. Colin
Bresson Yoland, 1993, L'après salariat : une nouvelle approche de l'économie, Paris, Économica
Caillé Alain, 1992, Fondements symboliques du revenu de citoyenneté, Revue du MAUSS n° 15-16, p. 253.
Gazier Bernard, 2003, Tous sublimes, vers un nouveau plein emploi, Paris, Flammarion.
Gorz André, 2002, “Pour un revenu inconditionnel suffisant”, Transversales/science-culture, n° 3, 3e trimestre.
Sen Amartya, 1990, Poverty and Famines : An Essay on Entitlements and Deprivation, OUP Oxford.
Lionel Stoléru, 1977, Vaincre la pauvreté dans les pays riches, 4e de couverture
Van Parijs Philippe, 1994, Au-delà de la solidarité. Les fondements éthiques de l’État-providence et de son dépassement, Futuribles, N° 184, p. 5-29.

Initiative citoyenne européenne

« Nous demandons à la Commission Européenne de soutenir activement les pays membres dans l’introduction d’un RBI (Revenu de base inconditionnel) qui assure à chaque personne une subsistance matérielle et l’opportunité de participer à la société ».
Je signe

000 jours 00 heures 00 minutes 00 secondes

pour récolter 1 million de signatures dont 115.000* en France