Le 6 juillet 2026, le collectif RATO passait au micro du Mouvement Français pour un Revenu de Base à Radio Campus Lille. L’occasion de revenir sur les actions du collectif, mais aussi sur l’importance d’une mobilisation contre le travail obligatoire dans le département du Nord, puis sur les constats sur l’application locale de la réforme du RSA et des allocations chômage.
Résistance au Travail Obligatoire !
Le collectif Résistance Au Travail Obligatoire a été créé début 2025 à Lille pour lutter contre l’application de la loi Plein Emploi et ses fameuses 15 à 20h d’activités obligatoires pour toucher le RSA ou l’allocation chômage. Son action se déploie sur deux axes : l’information et la mobilisation.
Côté information, il s’agit de documenter, par nos expériences personnelles ou les témoignages personnes qu’on rencontre, la précarité dans le Nord : flicages, situations administratives labyrinthiques, etc. C’est aussi l’occasion de s’auto-former pour résister aux injonctions des autorités sur les chômeur·ses et précaires (handis, allocataires, habitué·es des contrats courts ou personnes qui ne parviennent pas à trouver du taf). Et finalement d’informer via des textes qu’on distribue devant les agences CAF ou France Travail. On peut trouver une partie de notre travail sur ce dossier numérique partagé.
La mobilisation, c’est par exemple plusieurs actions dans les agences France Travail ou au département du Nord pour essayer de secouer les personnes qui y sont, chômeur·ses comme travailleur·ses. On tente aussi de mettre en réseau différentes structures concernées : associations d’aides au droits, syndicats, individus concernés. Le collectif se réunit environ une fois par mois en assemblée où on décide des actions qu’on souhaite faire. En décembre dernier, RATO était à l’initiative d’un rassemblement contre la politique tyrannique au département du Nord (voir partie suivante) et contre le projet d’Allocation Sociale Unique (ASU) portée par le premier ministre Sébastien Lecornu. Cette allocation devait réunir RSA, prime d’activité et certaines allocations de logement. Mobilisation qui a payé en un sens, car, de concert avec une myriade d’associations de lutte contre la précarité, ça a finalement convaincu le chef du gouvernement que ce projet de « bon sens » serait en fait un carnage social. Le projet est reporté à fin 2026, mais c’est possible que la macronie renonce à s’y frotter à quelques mois des élections présidentielles.
Le département du Nord, expert en chasse aux pauvres
L’année 2015 correspond à l’arrivée de la droite à la direction du Conseil Départemental du Nord. Les missions de cette collectivité sont les « solidarités » : aide sociale à l’enfance, protection maternelle et infantile, gestion des EHPAD, des collèges… et gestion de l’enveloppe du RSA. Si c’est la CAF qui paye les allocataires, c’est le Département qui file les sous. Et ça lui laisse la possibilité d’opérer une politique de « retour à l’emploi » plus ou moins vénère. Dans le Nord, la chasse au pauvre est particulièrement structurée, et ce depuis 11 ans, donc.
Dès 2016, Jean-René Lecerf impose une sanction de 100€ pour toutes les personnes au RSA qui ne sont pas également inscrites à Pôle Emploi (devenu France Travail). Ça donne le ton. Une « Maison départementale de l’insertion et de l’emploi » est créée pour avoir tout un service spécialisé dans le flicage des allocataires, contactés rapidement après leur demande de droits au RSA.
Christian Poiret, président du département du Nord depuis 2022, poursuit joyeusement cette politique, renommant ces maisons « Maisons Nord Emploi » : dedans, on ne s’encombre pas avec des travailleurs sociaux, juste des conseillers d’insertion et des « coachs emploi », triés sur le volet à coup de contrats précaires renouvelés au mérite. Leur rôle : manager les allocataires, les « activer », et pas beaucoup chercher à comprendre les problèmes personnels ou structurels. Au final, lorsque Macron propose d’expérimenter le RSA conditionné à 15 à 20h d’activités dès 2022, Poiret pointe aux premiers de la classe et c’est à Tourcoing, dans la ville de sa première vice-présidente « à l’insertion et l’emploi », Doriane Bécue, que l’« expérimentation » aura lieu. Près de 4 ans après, on en attend encore le bilan.
Avec le Finistère et l’Allier, le Nord fait partie de ces départements où la guerre aux pauvres est la plus sévère. Derrière des soit-disant désirs d’économies (« 10.000 allocataires en moins, ça fait plus de 40 M€ d’économies » – Christian Poiret, mars 2025), on cherche en réalité à monter les pauvres entre eux. La rhétorique utilisée avance, quasiment sans-filtres, qu’il y aurait des mauvais pauvres, des gens qui profitent des allocations et verraient les départements comme des « distributeurs automatiques de billets ». L’allocation, loin d’être automatique, est aujourd’hui de 579€, majorée si on n’a pas de logement ou si on a des enfants. Quasiment un braquage !
Application locale de la réforme du RSA
L’application des « 15 à 20h d’activités obligatoires » dans le Nord a été progressive, nous avons pu l’observer en direct. Une personne qui veut le RSA est d’abord convoquée dans la Maison Nord Emploi près de chez elle dans les 15 jours après sa demande pour un premier rendez-vous d’orientation. Ensuite, le Département tente de faire signe un « contrat d’engagement » (qu’on peut aussi aller signer à France Travail ou au CCAS1Selon les villes les Centres Communaux d’Action Sociale, car ceux de Lille se sont désengagés depuis longtemps et d’autres ont suivi.). Dans ce faux contrat élaboré unilatéralement, en plus de la mention des 15h d’activité obligatoire, les « coachs » ou conseillers France Travail y mettent les activités attendues : écrire un CV, prospecter du travail, se renseigner sur des formations, et tout ça en précisant des délais. Le plus important n’est pas l’obtention d’un travail mais la démonstration de sa recherche.
Cette loi porte aussi sur les sanctions auxquelles s’expose un allocataire qui ne remplit pas ses « droits et devoirs ». Si on ne vient pas à un rendez-vous, ou si on a 15 minutes de retard, ou si on ne s’est pas inscrit à France Travail, on se prend une sanction. La sanction est censée être progressive, mais nous avons rencontré uniquement des cas où elle était de 1 mois de RSA ponctionné. Lorsque le département constate une situation qui ne lui plaît pas, il envoie un courrier pour lequel on a 10 jours (temps d’acheminement de la lettre inclus) pour réagir. On a rencontré beaucoup de situations où les personnes ont été sanctionnées parce qu’elles ont eu un laps de temps trop court pour réagir, même si 100 % des personnes réagissaient quand même. Ensuite, il n’est pas rare qu’un deuxième niveau de sanction soit appliqué malgré cette réaction : 4 mois d’allocations ponctionnés. Pour espérer récupérer les sommes « suspendues », il faut être très à l’aise avec l’administratif, et avoir Bac+5 (ironie) au vu de l’ampleur du dossier à envoyer. Ce système de sanction a pour but de dissuader les allocataires de rester au RSA, et préférer accepter un “taf alimentaire” (de merde) plutôt que d’être malmené·e par une administration ontologiquement défectueuse.
Ensuite, selon son niveau d’autonomie ou le temps passé au chômage, on peut aussi être mis·e dans un programme renforcé, avec un rendez-vous par semaine. Puisqu’il faut bien faire quelque chose pendant ce rendez-vous, le « coach » vérifie les activités qui correspondent aux 15 heures. On constate qu’il est peu probable qu’une sanction soit imposée si on ne démontre pas autant d’heures d’activité, mais si on n’est pas capable de dire ce qu’on a fait pendant la semaine, on s’expose à une sanction. C’est bien du flicage des pauvres : une grande partie de ta vie est inscrite dans un dossier numérique accessible par beaucoup de gens (France Travail, Département, Missions Locales, et tous les sous-traitants de ces institutions). Est-ce qu’on impose ça aux riches, les heures passées au travail, en vacances, au restaurant, à l’opéra, à la gestion de ses 10 propriétés louées ?
Pour finir, l’application de la réforme a concerné certaines parties de la population. Côté France Travail, ils n’ont pas les moyens d’accompagner les milliers d’allocataires débarqués dans leurs services par l’inscription obligatoire à France Travail à cause de la réforme. Côté Département, on gère les parcours « socio-professionnels » donc les gens qui ont pas mal de « freins à l’emploi ». Mères seules, personnes sans domicile fixe, personnes nouvellement demandeuses du RSA sont les plus concernées par le flicage et la menace des sanctions. Pour celles qui auront survécu sans céder au chantage, on leur a récemment annoncé qu’il n’y a plus d’argent dans les caisses de la formation professionnelle (échelle régionale). Ça signifie que si tu veux te former à un métier qualifié, tu dois payer de ta poche. Ciao les pauvres ! Plusieurs témoignages de « coachs » désabusés commencent à retomber. Ils constatent que les gens cherchent du taf mais n’en trouvent pas et que leurs contraintes ne s’envolent pas magiquement. Qui aurait pu prédire… ?