« L’intelligence artificielle n’est pas un mal en soi. Elle aurait pu être une formidable opportunité d’alléger le travail humain, de redistribuer des richesses, de redéfinir nos priorités collectives. » (Commission des affaires sociales).
Les anciennes recettes des Trente Glorieuses, croissance, plein emploi sont définitivement caduques. Nous sommes à un tournant économique et politique, production cybernétique et IA générative vont nous obliger à repenser la place du travail et de la production dans nos sociétés. Arguments (discutables) dans le texte qui suit.

Nous sommes à la Commission des affaires sociales de l’Assemblée Nationale.

Éléments de motivation relevés

« Si l’Intelligence artificielle augmente la richesse collective, alors cette richesse doit bénéficier, à tous les citoyens, pas seulement aux propriétaires des algorithmes. »

Les rédacteurs sont des partageux, semble-t-il.

Automation, chômage, retraites : un gouvernement aveugle ou complice ?

« Alors que les preuves s’accumulent sur l’impact massif de l’intelligence artificielle générative sur le marché du travail, le gouvernement, comme tous les partis dits d’opposition, continue de regarder ailleurs. Pire encore, il s’agit comme si de rien n’était, adoptent des mesures anachroniques déconnectées de la réalité technologique et sociale du pays. À qui profite ce cynisme ? Certainement pas aux millions de citoyens qui voient leur emploi menacé et leur avenir précarisé. »

Cet aveuglement (volontaire ?) ne date pas d’aujourd’hui ?

Aveuglement, surdité, déplorés par Norbert Wiener, un des précurseurs de la cybernétique, dans une œuvre proliférante, Cybernétique et société posait les bases d’un diagnostic, dont le quasi-refoulement aura des conséquences politiques et sociales de grandes amplitudes.

Fort intéressante et prémonitoire la lettre que Nobert Wiener écrivit à Walter Reutcher, président du syndicat des ouvriers de l’automobile américain :

« Je propose la chose suivante. En premier lieu, que vous vous intéressiez à la menace imminente du remplacement massif des travailleurs par la machine – qui se substitue non pas à l’énergie des travailleurs, mais à leur jugement – pour adopter une politique sur la question. »

Si vous décidez que cette question ne mérite pas qu’on s’y penche sérieusement, vous me mettrez dans une position très difficile. Je ne veux en aucun cas contribuer à planter un couteau dans le dos des travailleurs. Or, je sais pertinemment que toutes mains d’œuvre, dès lors qu’elle est mise en concurrence avec un esclave, que l’esclave soit humain ou mécanique, il doit accepter les conditions de travail de l’esclave. »

Cette correspondance est datée du 13 août… 1949.

En 2026, syndicats et gauche politique persistent, refusent (ignorance ou déni ?) de se saisir et d’analyser les conséquences de la production cybernétique qui, dopée à l’IA, va provoquer un ouragan sur le marché de l’emploi.

Les avertissements de la Commission demeurent largement inaudibles, après ceux de Norbert Wiener.

Diagnostic formulé, la commission, pour rendre humainement supportables les mutations en cours, propose des mesures d’urgence.

Notamment : « expérimentation d’un revenu de base universel, taxation de l’automatisation, réduction du temps de travail (32h hebdo). Et, philosophiquement ambitieux : redéfinition de la valeur travail. »

Préconisations nécessaires pour dissiper l’illusion d’une reprise économique, reproduction quasi identique de la croissance des trente glorieuses sous-jacente aux discours majoritaires et médiatisés. Anachronisme périlleux, ça ne reprendra pas comme d’antan, les temps ont changé.

De l’inutilité de fouetter un cheval mort

Dans un livre qui déploie un solide réquisitoire contre l’IA, Eric Sadin, Le désert de nous même, Le tournant intellectuel et créatif de l’intelligence artificielle. Ed. L’échappée, 2025, sur la question de l’emploi après l’avènement de la robotique dopée à l’IA, l’auteur écrit, pour démasquer une illusion ou un mensonge :

« … il existe une bonne volonté dans l’univers entrepreneurial qui – au bout du compte et en dépit des évolutions – chercherait à assurer la pérennité de la plupart des emplois. »

C’est omettre la dynamique qui, depuis deux siècles, n’a eu cesse de s’imposer, à savoir que l’humain représente une simple variable d’ajustement au regard des gains de productivité et de coûts que peut offrir un appareillage technologique.

Les lignes suivantes déconstruisent les arguments historiquement situés du déversement (A. Sauvy) et de la destruction créatrice (J. Shumpeter).

Non, les recettes anciennes ne feront pas repartir l’économie et la croissance.

De l’inutilité de fouetter un cheval mort.

Eric Sadin de continuer :

« … le processus en cours [ raréfaction des emplois] n’est jamais clairement décrypté ; les processus en cours étant généralement recouverts par quantités de discours intéressés – émanant généralement d’entrepreneurs et d’ingénieurs de l’IA – venant brouiller une bonne compréhension du phénomène. »

C’est l’essence même de toute doxa ou idéologie, de se détourner des réalités tout en les défigurant par le seul recours au verbe.

Bientôt, nous nous réveillerons de notre sommeil dogmatique et prendrons de plein fouet cet ouragan ; cependant, comme souvent depuis une vingtaine d’années, il sera trop tard, les situations se seront consolidées et – bien évidemment il sera impossible de restaurer celles d’entre elles qui nous sont particulièrement chères » (p. 121/124).

Ce chapitre 1, partie 3, se conclue par la vision/prédiction de l’avènement d’un capitalisme a – somatique. C’est-à-dire l’éviction finale de l’humain dans la production.

« Une vague activement soutenue par tant de protagonistes travaillant à l’avènement prochain à se délivrer de la présence – bien trop pesante et onéreuse – de nos corps et de nos esprits.

Appelons-le – en référence au terme provenant du grec ancien, soma signifiant le corps, un capitalisme a‑somatique. » (p. 129).

Prédictions plausibles ou catastrophisme sans réel fondement ? La question vaut d’être posée.

Que faire dans un monde sans travail ?

Dans un autre univers social et politique, lors du premier sommet mondial de l’intelligence artificielle (IA) qui s’est tenu le 1ᵉʳ et 2 novembre 2023 à Bletchley au nord de Londres, Elon Musk a fait quelques déclarations remarquées.

« À mon avis, les risques le plus importants sont les perturbations sur le marché de l’emploi : de millions de personnes vont bientôt perdre leur travail. Je pense aux comptables, avocats, relecteurs, codeurs, traducteurs, … Ce sont là des emplois où les machines font beaucoup mieux que les humains. Le contre-exemple, ce sont les travailleurs sociaux. »

Toujours prophétique, Elon Musk de continuer :

- … « l’avenir de l’intelligence artificielle serait une ère d’abondance avec un revenu universel élevé. »
Après avoir averti que les robots humanoïdes pourraient chasser les humains.

Le propriétaire de X (ex twitter), a estimé qu’il arriverait un moment où aucun travail ne sera nécessaire, a‑t-il déclaré au cours d’un face à face avec Riski Sunack, premier ministre britannique :

« L’un des défis futurs est de savoir comment trouver un sens à la vie. »

Fascinant ? Réjouissant ? Terrifiant ? Délirante fiction ?

À examiner de près, les veilles catégories mentales sont-elle encore opérationnelles ?

Aux antipodes de la position libertarienne de Musk, un auteur demeuré « marxien », en rupture avec une gauche encore largement travailliste, André Gorz d’écrire dans Métamorphoses du travail (1988). « Le travail tend à devenir une force de production secondaire, en regard de la puissance de l’automatisme et de la complexité des équipements. La libération du travail devient une perspective tangible. »

Texte de Gorz cité dans Philosophie magazine, n° 169p. 17.

Avec ce commentaire : « Il nous faut imaginer où le temps libre ne serait plus un simple à‑côté, mais au contraire, le cœur de la vie. »

Une bifurcation économique, politique se dessine dans un proche avenir. Il importe, fort, d’analyser, de comprendre, de proposer une ou des alternatives. À défaut, le pire deviendra de plus en plus probable.

« Nous nous dirigeons vers une société de travailleurs sans travail ; on ne peut rien imaginer de pire. » Hannah Arendt, La condition de l’homme moderne » (1958).

Alain Véronèse.