Interview de Patrick HASBROUCQ, auteur de Un Revenu Universel de Base, Des arguments pour en débattre et prendre sa vie en mains

 

Virginie Deleu (membre du MFRB à Lille) : Bonjour Patrick ! Depuis quelques années, tu t’investis dans le Mouvement Français pour un Revenu de Base (MFRB), et aujourd’hui tu concrétises dans un livre une version qui peut contribuer au débat. Comment ?

Même si le revenu universel de base (RUB), inconditionnel, est utile pour lutter contre la pauvreté, je veux qu’il serve à partager le travail salarié. Pour commencer, on pourrait généraliser le revenu de solidarité active (RSA) en RUB, inconditionnel, pour chacun, sur tout le territoire français, complété par un « revenu universel enfant », attaché à chaque enfant, qui remplacerait les allocations familiales.

Je rencontre au MFRB des syndicalistes de tous bords, mais au niveau national, les syndicats français ne s’emparent pas du débat et défendent encore la valeur travail, autour de la centralité de l’emploi. Certains soutiennent même la version du président Macron, le revenu universel d’activité (RUA), qui conditionne toutes les aides, même l’allocation logement, à l’obtention d’un emploi ! Alors…Travail ? Emploi ? Activités ?

Si le travail a une valeur, il faut le partager. Ce n’est pas le travail qui est un problème, c’est l’emploi salarié rémunéré : l’uberisation enlève beaucoup de sécurité et cumule les contraintes de l’employeur et du salarié. Quant au RUA, comme la prime d’activité existe déjà, il dénature l’idée du RUB, étant soumis à condition…d’activité. L’activité, qui n’en a pas ?

Ces mutations sont pourtant l’opportunité de s’adapter : avec un RUB, on ne sera plus obligé de supporter l’insupportable, de dépasser ses limites, car ça fait beaucoup de dégâts. Et avec ce minimum de sécurité matérielle et surtout psychologique, chacun peut développer des initiatives personnelles.

On parle beaucoup du « coût du travail » pour les employeurs, mais on parle peu du coût du non-travail : arrêts maladies, coût humain… qui est souvent porté par la collectivité !

J’ai été secrétaire de CHSCT* pendant 12 ans et j’ai vu beaucoup de souffrances. Pas à cause du travail lui-même, mais des conditions de travail de plus en plus difficiles, surtout psychologiques, dues au management. Malheureusement, les gens connaissent plus le comité d’entreprise qui s’occupe du « sapin de noël » que le CHSCT…

Donc le RUB ouvre la possibilité de refuser un emploi et/ou de négocier de meilleures conditions de travail ?

Oui, plus de pouvoir à l’individu pour négocier lui-même ses besoins… plutôt que d’être défendu par quelqu’un d’autre, des tiers, des élus. C’est plus logique !

Quel rôle auront les syndicats alors, avec un RUB ?

Les syndicats aujourd’hui ont du mal à trouver leur place et représentent peu de Français. Ils pourront apporter un accompagnement en connaissances juridiques, du soutien psychologique : plus une structure de conseil que de représentation.

Ils pourraient aussi participer davantage au comité d’entreprise en assumant son rôle économique qu’il ne joue pas assez.

Après le CHSCT, j’ai créé une représentation syndicale dans une PME et mon directeur pensait que c’était pour me protéger, et non défendre l’intérêt collectif.

Les patrons se méfient des syndicats, ces « empêcheurs de tourner en rond », et pour les syndicats, c’est « patrons-salauds ». Donc personne ne s’écoute. Il faut changer ce climat et chercher un consensus. Mon directeur faisait son travail et on a fini par reconnaître la légitimité du point de vue de l’autre.

Mais attention que les dés ne soient pas pipés ! Lors de réunions dites « d’expression », les salariés ont pu donner leur avis, en présence du chef de service. Ceux qui ont émis des idées pour améliorer l’organisation ont été pénalisés et, à la réunion suivante, personne n’a osé prendre la parole. Les dysfonctionnements s’expriment alors par des arrêts maladie. D’ailleurs, la plupart des gens préfèrent cacher leur syndicalisation… ou même, ne se syndiquent pas. Bien souvent, on dirige par la peur et ça annihile la motivation. Le RUB peut favoriser le droit d’expression !

On n’a pas intérêt à imposer : à long terme, c’est négatif. Il vaut mieux que la personne adhère au projet, qu’elle choisisse.

Par exemple, je trouvais un collègue de mon service bizarre, presque amorphe. En fait, il n’en pouvait plus. Sa situation et sa santé ont pourri pendant des années, personne ne voulait voir. Avec un RUB, il serait parti avant et il aurait osé lancer son projet de baraque à frites !

 

Alors avec un RUB, plus de syndicalisation ?

Le RUB peut donner plus de confiance en soi pour afficher ses idées, s’engager plus facilement. Un jour, au CHSCT, j’ai voulu aborder le coût du stress au travail, mais la direction s’y est opposée parce qu’elle était dans le déni, jusqu’à laisser les problèmes pourrir.

C’est vrai que dans les expérimentations au Canada, en Inde, en Namibie, etc, on voit une baisse du stress, des accidents et maladies professionnels… Et un surcroît d’activités et de masse monétaire ! On peut donc considérer le RUB comme une mesure de prévention contre les risques psycho-sociaux (RPS) au boulot et une mesure de relance économique ?

Oui, ce serait un levier vers une gestion plus collective, vers un consensus plus souhaitable qu’une gestion pyramidale : chacun pourrait s’exprimer plus librement.

Ça, c’est bien pour les employés mais, pour les patrons, quel intérêt ?

Les gens bien dans leur peau sont plus productifs, plus constructifs. C’est gagnant-gagnant.

Le RUB, étant universel, est rassembleur puisque tout le monde le touche, de l’ouvrier au cadre et il sécurise même l’entrepreneur !

Il donnera plus facilement la possibilité de choisir, d’être participatif et actif plutôt que de subir.

 

Propos recueillis par Virginie Deleu.

Pour se procurer le livre :

« Un Revenu Universel de base, des arguments pour en débattre et prendre sa vie en mains », adressez vos coordonnées à Patrick HASBROUCQ via le contact lille@revenudebase.info

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* Comité d’Hygiène Sécurité et Conditions de Travail : instance consultative, composée de représentants des personnels et de la direction, qui émet des avis sur la prévention des risques professionnels.

Photo : Del-Uks, Genève | Grève de la fonction publique et des secteurs subventionnés | 10 nov. 2015